REFLEXIONS-ANECDOTES

La Tauromaquia de GOYA - Détail de l'eau forte n°19

...jeter le blé à l'espèrance

« Il faut jeter le blé à l’espérance »

 (Les mots en italique sont de la chanson occitane « Lo dia, Maria » (Le jour, Marie) de NADAU)

 

« Le jour, Marie, s’est mangé la nuit. »

Et la voiture file avalant les derniers kilomètres.

Le silence des restes de nuit hante l’habitacle.

Et peu à peu, dans le cœur des hommes, s’installe le silence de demain.

 

« Il faut jeter le blé à l’espérance. »

Espérer que tout se passe bien.

Espérer que les toros soient beaux et nobles.

Espérer que le Maestro soit en forme, inspiré.

Espérer que sa muleta accueille avec aguante et temple la charge du fauve.

 

« Le jour, Marie, s’est mangé la nuit.»

Le rituel de l’habillage impose les mots rares, murmurés.

Le geste de toujours essaie de conjurer la peur.

Les murs de la chambre abritent une cérémonie du corps et de l’esprit.

 

« Il faut jeter le blé à l’espérance »

A Marie, le torero confie son cœur et son âme.

Dans la fraîcheur du patio, empli de l’odeur âcre des chevaux,

Il se vide de toutes choses, il se vide du passé et du futur,

Pour n’être que Celui du présent qui va au combat.

 

« Le jour, Marie, s’est mangé la nuit.»

La lumière est blanche, l’air brûle et le sable crisse…

Au premier cercle du destin, un arrêt, un arrêt pour tracer le signe de l’espérance.

Calme, les pas habillés de rose, brodés de l’épi de blé, il avance.

 

« Il faut jeter le blé à l’espérance.»

Observer la bête, chercher à la comprendre…

L’affronter avec sincérité, crainte et respect,

Sans jamais oublier, pas même un seul instant,

Que cette rencontre mystérieuse est toujours dans l’ombre de la mort…

 

« Il faut jeter le blé à l’espérance.»

 

Picaflor - 11 août 2019

AH ! LES ARTISTES !

Badajoz…Jour de fête…Jour de corrida…Arrivée insolite…

Une R6 dans sa simplicité populaire, étincelante de sa blancheur du passé, s’ouvre un passage pour atteindre les arènes. A l’intérieur, trois silhouettes scintillantes de leur destin hors norme confèrent à cet aréopage un caractère surprenant, presque incongru…

Oh, non ! quand même ! un torero, qui dans nos esprits est à l’effigie d’un héros, un torero arrive dans un grand véhicule ou dans une voiture de luxe, ou dans une calèche…mais, pas dans une R6, même si elle peut être répertoriée voiture ancienne. La R6, vous savez, la petite berline des années 70, voiture basique, pratique, économique qui n’a jamais éveillé l’admiration ni l’envie par son manque d’esthétique !

Ce lundi 24 juin, à Badajoz, l’image fait sourire. Néanmoins, en la regardant, derrière mon amusement, j’ai ressenti une pointe d’étrangeté, de curiosité…La suggestivité des images n’est plus à démontrer. Dans notre monde de communication visuelle, la publicité l’exploite à tout va. Mais avant elle, grâce à la peinture, à la sculpture, à l’utilisation de la caméra et à bien d’autres expressions, les artistes se sont exprimés, ont parlé au Monde, ont parlé du Monde, réveillant des émotions, des rêves, des interrogations humaines, sociales, politiques…

Et là, cette image interpelle, ne laisse pas indifférent.

Pour comprendre, revenons en arrière. Antonio Ferrera a connu une carrière chaotique dessinée par des corridas dures. A Badajoz, le 14 mai, il se jette d’un pont. Il se jette dans les bras de la dame blanche qui desserre son étreinte. Ce n’est pas son heure. Et l’on peut se demander ce qu’elle a bien pu lui susurrer à l’oreille ou au cœur, car le torero est Autre ou bien reconnecté à son être le plus profond, le plus intime…Car, le 1er juin, seulement quinze jours suivant ce que l’on qualifie de drame, dans les arènes intransigeantes de Madrid, accouplé à « Bonito » de Zalduendo, il réalise la plus belle et la plus inspirée faena de sa carrière. Lui, le torero taxé de « pueblerino » (tout juste bon à charmer le public des villages), tel le phoenix, renaît de ses cendres, encensé, glorifié par la presse.

« Pueblerino », mot-clé que va symboliser la superbe R6. Antonio Ferrera assume son destin et le clame !

Le samedi 22 juin, Antonio Ferrera arrive aux arènes de Badajoz dans son carrosse, la R6. Avec des passes longues, expressives et très liées, ponctuant une faena éblouissante d’improvisation, il gracie « Jilguero » de Victoriano del Rio. Triomphe !

Le lundi 24 juin, dans cette même place, il est au programme avec l’élevage de Zalduendo. Superstition respectée… Il réitère et se déplace dans sa R6. Magnanime, le torero aguerri emmène avec lui les deux autres jeunes toreros, Ginés Marín et David de Miranda, les plaçant ainsi sous les auspices de la petite berline. On croirait un début de film à la Walt Disney ou à la Steven Spielberg. Et la petite R6 jette son dévolu magique sur les trois diestros. Antonio Ferrera répète ses prouesses dans une faena des plus inspirées, pleine d’émotions, et gracie « Juguete », Ginés Marín coupe deux oreilles, et David de Miranda reçoit une ovation et une oreille. Le trio de lumière s’en retourne les bras chargés de trophées et chose peu courante voire très rare, deux toros graciés dans une feria de trois jours.

Alors oui, ce lundi 24 juin, dans le véhicule de la modestie de leur cœur, le trio rutilant de ses prouesses fait le buzz ! Désir de rompre avec la pesanteur des codes, avec les préjugés, avec la superficialité sociale…Désir de défier ceux qui n’ont pas cru en eux…Désir de défier les injustices…Désir de montrer ce qu’ils sont réellement, sans artifice dans la vie quotidienne comme devant les toros... L’instigateur–conducteur de la très dorénavant célèbre R6, Antonio Ferrera, chef de lidia, pourrait nous en conter un peu plus, ou non, car parfois, le sens de nos actions dépasse notre première intention, de surface, révélant ainsi les coulisses de notre inconscient.

En effet, la situation expose un contraste détonnant entre la simplicité du véhicule et ses passagers vêtus d’un habit chargé d’or, d’un habit d’un autre ailleurs. Situation métaphorique grâce à laquelle ces hommes, dont le destin est lié à celui des fauves, nous révèlent les différentes facettes du prisme de leur vie si particulière, voire extraordinaire : simplicité, vulnérabilité, humilité, force et grandeur d’âme…

Enfin, on ne saura jamais qui de la R6 ou du talent des matadors ou de la noblesse des élevages a permis la victoire, peut-être est-ce un mélange des trois ? …Ah ! Les Artistes !

Et la légende peut s’écrire…

Picaflor  - Juin 2019

Séquence nostalgie

Les années 1990 resteront une époque remarquable pour les nombreuses novilladas qui remplissaient les arènes alors. Pléthore de jeunes novilleros les plus doués faisaient courir l’afición. Et il fallait s’appeler Simon Casas pour faire couvrir d’une bulle les arènes de Nîmes et créer un engouement nouveau chez l’aficionado engourdi par l’hiver. Ce nouveau lieu connut un succès retentissant et une feria de novilladas naquit en février à la grande joie de l’afición, en sommeil habituellement à cette époque de l’année.

 Marcos Sanchez Mejías, Manuel Caballero, Antonio Manuel Punta, Erick Cortes, Denis Loré, Bernard Marsella, San Gilen, cette liste vous parle ? Trois noms se détachaient cependant dans un cartel sans cesse renouvelé : Finito de Cordoba, Jesulín de Ubrique et Chamaco. Finito revenu sur scène, a le vent en poupe en ce moment, avec des succès retentissants, il est l’heureuse doublure d’Enrique Ponce qui se trouve sur le banc de touche par un coup du sort malheureux. Jesulín de Ubrique revient prudemment mais sans éclat. Quant à Chamaco il fut l’évènement prometteur de la feria d’Arles à Pâques 2019 avec les toros de Jandilla et Vegahermosa. N’ayant plus toréé depuis vingt ans ce ne fut pas facile de revenir en piste…

Loin du jeune torero, bouillant, excentrique, à la mèche rebelle, aux gestes électriques qui avait séduit l’aficionado en mal de nouveauté, voilà un quasi quinquagénaire, un peu enrobé, certes malicieux et heureux de retrouver son public mais cherchant ses marques avec difficulté pour être « a gusto » avec son partenaire qui ne collabore pas particulièrement… Nous savons que la tauromachie est un art plutôt difficile qui exige une lourde discipline. Cependant à son second adversaire la confiance revenue, nous avons entrevu les facéties du novillero rocker d’il y a des années. Une voltereta enclencha les hostilités, réveillant les tendidos avec la gestuelle coléreuse de l’époque ! Le torero vétéran s’agenouilla pour une série qui fit lever les tendidos, déclencha les OLE et CHAMAACOOO... d’antan. Avec un humour pétillant il réveilla les émotions passées et la nostalgie qui firent jaillir les mouchoirs. Malgré les protestations des « toujours les mêmes empêcheurs de toréer en rond » un président indulgent obtempéra. L’oreille protestée fut vite escamotée par le maestro lucide mais heureux qui donna la vuelta sous les acclamations du public le fêtant très justement. Chamaco entré dans l’histoire dans les années 1990 y retourna pour rester définitivement dans nos mémoires.

Par ailleurs, le jeu intéressant des Jandilla-Vegahermosa donna une excellente Tarde pascale où le capote fut roi. Un mano à mano de quites entre Castella et Perera anima toutes les prestations. Sébastien traverse une période de plénitude où son toreo atteint des sommets. Les deux oreilles à son second toro auraient doublé avec un coup d’estoc réussi car la première faena était encore plus aboutie que la seconde. Miguel Angel Perera afficha une solide démonstration toute en grâce et fluidité devant ses adversaires, hélas sans aciers…

 

La Chicuelina 29 avril 2019

GRAINES DE PASSION

Palomo Linares

Quel est ce vent mystérieux qui souffle sur le monde tauromachique ?

Quel est cet enchantement qui incite de jeunes gens à vouloir construire une vie sur une succession de dix minutes d’affrontement avec un toro ?

Dans le passé, pauvre, sans le sou, « alpargatas » aux pieds, il était le « maletilla », le jeune qui aspirait à devenir torero. Il marchait, solitaire, sur un chemin de chaleur, de poussière, de cailloux. Baluchon à l’épaule, il cheminait vers son destin, un destin rêvé depuis si longtemps. A la nuit tombée, il dormait contre un talus ou sous un arbre. Il regardait les étoiles avec espoir, les yeux brillants de faim.
Il voulait devenir torero et un grand torero, une « figura » comme on dit… Accéder à la gloire, et avec elle, à la musique si réconfortante de la richesse…effaçant les couleurs et les odeurs de la misère.

Il n’était plus ce rien de la société. Il a réussi à grimper l’échelle de sa liberté. Chaque barreau franchi a exigé de lui du courage, de l’audace. Sautant dans les enclos privés, il a volé des passes à la bête. Il a reçu sans fléchir ses coups. Il a ressenti ces peurs qui maintiennent pour une seconde le cœur en apnée, parce que seul, poussé par une fièvre révolutionnaire de changer sa vie, son destin, il affrontait le toro. Il lui parlait avec pour seul langage un chiffon et la nudité de son corps …

Mais le combat avec la bête n’était pas le seul combat… Il est entré dans l’arène du Mundillo dont les codes lui étaient inconnus et qui, par ailleurs, ne l’intéressaient guère. Il n’avait qu’une idée en tête : toréer, toréer… Devant les obstacles, il a serré les dents les faisant crisser de rage contenue. Devant les rejets, il a puisé au plus profond de ses tripes le courage, la ténacité, la pugnacité de continuer, de croire en soi pour démontrer que ce combat de la vie et de la mort était son combat.

Avancer coûte que coûte, devenir ce demi-dieu de lumière offrant une création intemporelle qui touche chaque spectateur au plus profond de lui-même.

 

De nos jours, il n’a pas faim, il joue sur des consoles, ou ses yeux sont fixés sur le portable. Il reçoit une instruction, va au collège, au lycée. Son rêve le mène à l’inscription dans une école de tauromachie où d’autres jeunes, comme lui, s’entraînent dans un cadre défini, sécurisant. Un professeur, un ancien torero, lui transmet son savoir, l’initie aux arcanes de la rencontre avec le fauve.

Avec ses camarades, avec « carreton », capes et muletas, il apprend l’A.B.C du toreo. Des associations ou des éleveurs organisent des tientas durant lesquelles il se mesure à des vaches, apprend à ressentir le combat avec la bête. Parfois la famille, les amis l’accompagnent, (et pour quelques-uns, fort rares au demeurant), le soutiennent financièrement et moralement.

Qu’il est loin le « maletilla », ancêtre du torero…

Des décennies séparent ces deux univers si différents, et pourtant… et pourtant… la même passion !

Et les mêmes obstacles à surmonter dans l’arène du Mundillo…

La passion du premier nous serait compréhensible. Pour échapper, sortir de la misère, on essaie tout…

Mais n’y a-t-il que la faim qui pousse à mettre en jeu sa vie dans une arène ?

Dès lors, le deuxième, à la vie plus ou moins confortable suivant son appartenance sociale, nous démontre qu’une énigme profonde instillée dans les fibres les plus intimes de l’être, pousse ces jeunes à se mettre devant le terrible fauve aux cornes acérées, les pousse à se jouer la vie.

Au XXI ième siècle, connectés en permanence à Internet, rivés à leur portable, des jeunes rêvent d’affronter un fauve d’une demi-tonne de muscles. Un animal qui, s’ils tombent au sol, ne les épargnera pas, mais les labourera, les éventrera. Néanmoins, ils veulent toréer, ils veulent se présenter devant le fauve et créer avec lui une œuvre des plus étranges…Une oeuvre qui les dépasse, les transcende et en même temps transcende le spectateur…

Alors, de quel sortilège sont-ils le jouet ? Ou bien, sont-ils les élus d’une force mystérieuse au-delà de l’entendement de notre simple quotidien ?...

Ils nous parlent de « PASSION ». Mais quelle est cette passion étrange d’une autre dimension, d’un autre monde ?… Monde intérieur de l’indéfinissable, de l’indescriptible, monde de l’éther, monde céleste qui incite à offrir sa vie pour flirter avec la Dame Blanche?

Ils sont jeunes, avec encore les traces de l’adolescence révolue… Et ils cambrent les reins. Torse bombé de l’amplitude de leurs désirs, ils portent fièrement l’habit scintillant de leurs rêves. Ils sentent en eux les prémices de leur métamorphose en un dieu de l’arène… Sortir de sa chrysalide sera long, contraignant, douloureux… Quel homme-dieu deviendront-ils?... Seuls, dans l’intimité de leur corps et de leur âme, ils ressentent la force qui est lovée au plus profond d’eux-mêmes…

Un souffle mystérieux enveloppe ces jeunes au cœur à la fois tendre d’âge et trempé à l’acier de l’épée transgressive… Peut-être ne peuvent-ils être compris que comme peuvent l’être le peintre devant sa toile, le sculpteur devant son matériau ou le performeur ne faisant qu’un avec son œuvre ?

Quel que soit le temps présent, l’artiste est là. Il naît et meurt avec son temps en le traversant  de sa puissance créatrice au service de l’évolution civilisatrice des hommes sur terre. Il est là …et son message est pour aujourd’hui et demain…

Novilleros, Novilleras, Toreros, Toreras… je les admire…je les admire… L’œuvre d’art, réussie ou non, qu’ils accomplissent à chaque toréo, donne tout son sens à ma vie sur terre, une vie qui n’a de sens que parce qu’elle meurt. Le courage, l’abnégation dont ils font preuve face au fauve éveillent en moi l’humilité de ma vie, tel un grain de sable balloté par les flots.

Et lorsque l’artiste-torero, et son partenaire, le toro, réalisent une faena exceptionnelle, de ces faenas qui suspendent les souffles dans l’air, une faena durant laquelle le cœur grossit d’émotions à la fois intenses et subtiles, ils vous offrent, pour un instant (et quel instant !), un bouquet sublime aux senteurs et couleurs de la vie éternelle que vous accueillez par une explosion de joie pure irriguant tout votre corps.

Et un vent mystérieux souffle…

Et un vent mystérieux souffle et drape la tauromachie de ce qui fait d’elle une œuvre civilisatrice…

 

Un vent mystérieux souffle…

Picaflor - 28 avril 2019

Courir après ses rêves…et les rattraper

Courir après ses rêves…et les rattraper

Qui, enfant, n’a pas rêvé d’être un super héros sauvant le monde, les autres, aidant les malheureux, les faibles…la planète ! Pour cela on choisit de devenir médecin, avocat, agriculteur, enseignant, pompier et j’en passe. Certains même rêvent d’être TORERO !

Le contact avec les toros s’est souvent fait très tôt, par hasard, grâce aux parents, aux amis, à des rencontres fortuites… Et le coup de foudre fut quasi immédiat. Quoi de plus grisant que la confrontation avec cet animal mythique, sauvage, terrifiant, à qui l’on va imposer sa volonté, le dominer avec sa connaissance, son habileté, son art, sa grâce, sa personnalité qui feront de lui un torero unique, que l’on remarque, que l’on choisit, encensé par toute l’afición.

Beaucoup sont appelés mais peu sont élus…

Pourquoi ? Parce que la tauromachie, à l’instar de tout ce qui touche à l’art, au sport, est un engrenage. Ils y a ceux qui décident, dirigent, imposent. Ils sont apoderados, empresas…Ils choisissent les toreros en fonction de leurs possibilités, de leur talents, de promesses qu’ils peuvent dégager, décident d’en faire des vedettes ou pas…Et tout ça à travers des combinaisons compliquées qui nous échappent totalement et nous posent questions si l’on veut bien car la plupart des gens vont jouir du spectacle offert par la corrida sans état d’âme. Mais avec tout ça les toreros, comment trouvent-ils leur place ? N’ayant en tête que leur passion, ils sont très souvent éloignés des « affaires », à la merci de gens pas toujours philanthropes voire honnêtes. La même chose est constatée dans le cinéma, le théâtre, la musique, le sport etc. Le système perverti, ne fait qu’entrouvrir la porte à certains et en laisse beaucoup dans la salle d’attente.

Les aficionados tout aussi séduits par la tauromachie, pour les mêmes raisons souvent que les acteurs de la corrida, expriment leur sensibilité et leur préférence. Quoi d’extraordinaire ? Personne n’est semblable. Il y a les toristas, amoureux du toro brave capable de prendre 3 ou 4 piques sans faiblir dans un affrontement souvent magnifique et exaltant, ces bêtes sont dangereuses, difficiles et demandent au torero une technique, une stratégie de combattant pour dominer l’animal maître dans l’arène. Il arrive que ces animaux allient de la noblesse avec la bravoure, alors on assiste à une faena plus templée, plus élégantes si l’homme est artiste et dominateur.

Les toreristas  seront plus sensibles au toreo artiste, aux passes suaves, au duende exprimé  par certains artistes comme Curro Romero et Rafael de Paula à l’époque, Javier Conde et actuellement Morante de La Puebla qui incarne ce génie artistique vénéré par beaucoup. Le duende signifie littéralement « un charme au sens d’un sort jeté par quelque sorcière, qui est l’apanage de quelques rares toreros élus qui peuvent par la magie de leur toreo, suspendre le temps et plonger le spectateur dans une dimension, celle des émotions sublimées. Savoir s’ils toréent importe peu : ce qui compte, c’est ce qu’ils donnent à ressentir, au-delà des gestes perceptibles par le commun des mortels » André Viard

 On vous dira que les toros de ce genre de toreo sont plus faciles pour certains voire fades, que ces personnalités se comportent comme de capricieuses divas et font fis du public, d’autres seront scandalisés par ces propos et admireront toujours leur idole. Quoi de surprenant ? Déjà l’afición n’est-elle pas un sentiment étrange qui ne s’explique pas ?

Toutefois les aficionados sont à même d’aimer les deux genres de tauromachie et c’est ce qui rend l’art taurin accessible à tout spectateur sensible à son charme.

Comme il y a deux catégories de toros, semble- t’il, on pourrait croire qu’il y a deux catégories de toreros.

Et c’est là, que pour moi, entrent en jeu des injustices indéniables.

Pour affronter les toros dits « durs », on voit des jeunes hommes habités par leur art, leur désir de reconnaissance, leur souhait de réaliser leur rêve mais qui n’ont pu accéder aux contrats par les hasards de la vie et par ce fameux système assez perverti, obligés d’en passer par là. Car faute de grive on mange des merles. Les voilà embarqués dans une galère qui n’épargne personne. Peu de contrats, car les corridas « dures » sont moins nombreuses que les autres, il faut bien le dire, moins appréciées de la majorité de l’afición, ils se voient donc moins rémunérés que les vedettes qui remplissent les grandes arènes et attirent la majorité des spectateurs, moins considérés par le public qui préfèrent voir des vedettes et non des inconnus.

Pas évident le parcours de ces « sans grades » qui malgré leurs immenses capacités (il leur en faut plus que les autres) obtiennent des succès d’estime pour le moins. Un exemple : Diego Urdiales, torero de vingt ans d’alternative, ayant obtenu de grands succès dans des arènes de première catégorie, n’a fait que six paseos en 2018. Ils sont légions : Pepe Moral, Emilio de Justo, Paulita, Octavio Chacón, Curro Diaz, Fernando Robleño, Rafaelillo et j’en oublie surement…Malgré l’intérêt du public, on ne les voit pas souvent dans les arènes.

Pourtant on note chez ces garçons une indéfectible envie de se mesurer aux toros, une soif d’arriver et d’être reconnus comme figura.

Plus aisé à comprendre ceux qui sont nés « une petite cuillère en argent dans la bouche », dont les pères furent célèbres, ceux qui ont des familles aisées pour fournir les deniers nécessaires dans un parcours difficile qui passe par les novilladas sans picador puis celles avec piques qui non seulement ne rapportent rien mais demandent de l’argent au novillero qui veut toréer.

Les plus surprenants pour moi, sont les garçons issus de familles modestes, qui connaissent des galères pas possibles, des déconvenues angoissantes malgré leur travail, leur obstination, leur constance à la course aux contrats malgré les années qui défilent. Soutenus souvent par leur famille, n’hésitant pas à enchainer les petits boulots pour subvenir à leur besoin. Au bout c’est souvent le doute, l’échec…

On les interroge : pourquoi continuer ? Ils vous assurent qu’ils croient en eux et à leur bonne étoile. Surprenant non ? Car leur vie n’est plus tout à fait celle d’un jeune de leur âge. Pas beaucoup de sorties avec les copains, les loisirs sont consacrés à l’entrainement encore et encore, aux distances parcourues pour aller « tienter » d’élevage en élevage…Quoi de plus naturel que de prouver qu’on est le meilleur, qu’on veut atteindre les sommets, qu’on a besoin d’un public qui vous admire ou plus prosaïquement de gagner de l’argent. Je suis sure que ce n’est pas cela qui compte le plus…

L’adrénaline libératrice d’endorphine, molécules du bien-être, habite le torero lorsqu’il entre en scène. Après la peur ressentie dans l’intimité de sa chambre avant une corrida, présente encore dans le patio de caballos avant l’heure fatidique ou dans la chapelle, refuge du combattant pour échapper aux admirateurs importuns dans ce lieu qui mérite le respect. Enfin le ruedo libérateur apparaît faisant basculer le héros dans un nirvana qui supplante toute peur, toute douleur même lorsqu’elle est se présente par malchance. Le scénario se répète : le torero rageur se relève après une cornada, poursuivant jusqu’au bout sa mission, estoque le toro et seulement après l’effondrement du monstre il se laisse emporter vers l’infirmerie. Souvent sublimé et heureux d’avoir versé son sang comme le dit si bien Pepe Moral à l’issue de sa blessure à Nîmes en septembre 2018.

Je crois que je comprends cela : tout pour échapper à l’anonymat d’une vie sans éclat pour un garçon qui n’a que de cesse d’arriver au sommet de son art.

On ne peut que s’indigner quand on voit un garçon obligé de changer de direction autrement dit de se tourner vers les corridas dites dures pour poursuivre une carrière qui n’a pas abouti dans le circuit habituel malgré ses qualités, son courage. Attendre qu’un torero soit gravement atteint pour lui proposer des corridas plus faciles comme Padilla ou Paco Ureña cette année, cela ne vous interpelle pas ?

Pensez-vous qu’ils sont incapables d’être habité par le duende ?

Evidemment difficile d’être habité quand il vous faut combattre tel un gladiateur face à des bêtes qui ne collaborent en aucun cas. Alors de temps en temps laissons les toréer plus « a gusto »…

On n’oppose pas les amateurs de jazz, de rap aux amoureux de musique classique ou d’opéras. Pourquoi n’en serait-il pas de même dans « l’art de Cuchares ».

Peut-être allons-nous assister dans un temps prochain à une évolution qui permettrait des changements propices à la tauromachie du futur.

Les aficionados n’attendent que ça et il semblerait que des changements propices à cela s’annoncent. Un engouement pour ces toreros émergeants se voit de plus en plus et ils sont annoncés dans les grandes ferias. De leur côté les figuras prennent conscience de l’attente de l’afición qui aimerait les voir affronter des élevages inhabituels pour eux. C’est ainsi que Sébastien Castella va se mesurer aux Miura à Séville lors de la feria du printemps, on verra Enrique Ponce devant des « La Quinta » en compagnie de Javier Conde et il y aura d’autres défis encore.

Le Bombo, instauré par Simon Casas empresa des arènes de Madrid à la feria d’automne 2018, fait des adeptes pour la prochaine San Isidro chez les figuras et les autres bien sur. L’horizon s’éclaire sur le changement mais toujours avec la même mystérieuse passion chez les toreros comme chez les aficionados et prions les dieux que cela perdure.

 

Nota Bene : le Bombo est un tirage au sort avec des élevages et des toreros qui ne sont pas toujours habitués à se mesurer à certains élevages. Ainsi ont joué le jeu : Enrique Ponce, Sébastien Castella, Miguel Angel Perera, Antonio Ferrera, Andres Roca Rey, Paco Ureña, Diego Urdiales, Alberto Lopez Simon, Gines Marin et Alvaro Lorenzo.

Les élevages sont ceux de :Jandilla, Puerto San Lorenzo, Adolfo Martin, GarciGrande, Domingo Hernandez, Juan Pedro Domecq, Alcurrucen, Montalvo,Parlade et Fuente Ymbro.

 

La Chicuelina mars 2019

TORO

Plein été, chaleur pesante, brûlante…Silence flottant, lèvres closes en attente… Des milliers de paires d’yeux fixent le toril… Crissement du pêne dans la gâche…La porte s’ouvre…Trou noir béant vide, peuplé d’attentes… Puis, brusquement, une masse impétueuse telle une vague déferlante surgit, s’immobilise à l’entrée du cercle, aveuglée par la lumière soudaine de cet après-midi de soleil lourd… Deux trois secondes de silences suspendus… Noire, énorme, et comme un diable sortant de sa boîte, la bête se met en branle, s’élance dans une poursuite effrénée, galope le long des barrières faisant trembler le sol, soulevant des nuages de poussière de rêves…

 Toro ! « ambassadeur de la mort » comme le qualifiait Cocteau, au garrot fleuri de petits fanions de la couleur de sa couche, ses prérogatives sont celles de l’époux (ou épouse) dans l’attente de l’union…

 Moulé dans sa robe sans paillettes, sans dorures, le toro offre avec arrogance et virilité la puissance de ses muscles, recevant dans la sculpture mouvante des rotondités et des creux de ses flancs, de son dos, de ses épaules, le scintillement de sa communion avec le soleil… Masse houleuse, porteuse d’ombres et de lumières… Le front ceint de cornes acérées semblables à la couronne d’un dieu belliqueux, grandes ouvertes ou courbes, prêtes à accueillir le dernier baiser.

 Ses pattes ressemblent à une illusion tant elles paraissent fragiles sous le poids d’une demi-tonne de chair et d’os. Mais ce n’est qu’une illusion comme l’illusion de nos désirs…

Son mufle souffle son envie d’en découdre avec les planches, barrières sur son passage, d’en découdre avec ces êtres mouvants, s’approchant, fuyant, dans un va et vient d’attentes, de peurs, de quêtes, de désirs tremblants, excitants, d’un futur encore à dessiner, à vivre… Quel est donc ce dieu qui bouge ces pions sur la marelle de sable ?

 En avant, prêt pour la rencontre avec la pique, son poitrail lourd porte avec force une tête majestueuse qui, poussée par l’ardeur vitale de ses reins, imprime avec une véhémence démesurée sa bravoure…ou avec un refus insolent son apathie…Enigme de la rencontre…

 Des bâtons entortillés de papier coloré, aux crochets aiguisés, pénètrent dans l’intimité de sa peau, lui extorquant des chapelets de guirlandes du sang de son histoire…métaphore mythique d’une résurrection…

 Il est là, il vient…Brillant des feux de son courage, de sa témérité, de son rêve, prêtre d’une cérémonie aux accents secrets de la création, le torero s’approche lentement de la présence de son animalité incarnée. Il affronte le fauve. De ses volutes de cape, il courtise la bête. De ses arabesques sacrées, il la séduit. De la compréhension, de la douceur, de la lenteur de sa muleta, il s’unit à elle, révélant sa noblesse et transcendant ses propres instincts. L’alchimie opère. L’un et l’autre célèbrent en harmonie leur union. L’émotion est à son point culminant. Les épousailles se concrétisent sur l’autel des dieux. Et enfin…jusqu’à la garde…l’épée du mâle pénètre le garrot du fauve…l’air s’emplit des soupirs exhalés des spectateurs…délivrance de l’attente…instants sublimés durant lesquels les angoisses enfouies dans le tréfonds de l’âme, se dissolvent dans la lumière d’un monde en recherche de la paix de son intériorité… Spiritualité espérée…

 Et semblable aux œuvres picturales de Pierre Soulages, dans cette arène de la Vie et de la Mort, transfigurant notre propre existence, le noir sous le soleil laisse miroiter l’intemporalité de la lumière…

 

Picaflor  - 17 février 2019

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Commentaires

01.01 | 11:51

Très belle image pour le changement d'année. Que 2019 nous régale de belles faenas et de bons toros.

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26.09 | 09:44

Merci de votre apport.

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25.09 | 13:59

N'oubliez pas mon compatriote Nikko Norte, "El Holandès" novillero sans picadors jusqu'en 2005, qui va publier ses mémoires le mois prochain (octobre 2018)!

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18.09 | 12:07

Une dernière précision : après le tirage des lots, chaque matador (ou son représentant) choisit l'ordre de sortie de ses toros

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