UNE VISION TAUROMACHIQUE...

UNE VISION TAUROMACHIQUE... (parmi d’autres)
Apparaissant comme un minimum nécessaire, car comme dans tous les domaines, le présent ne se justifie que par le passé, deux premièrs chapitres concerneront les aspects historiques succincts: - LE TORO BRAVO et - LA NAISSANCE DE LA CORRIDA. Le troisième chapitre - LA CORRIDA MODERNE est ensuite abordé. Mais devant l’écueil de taille que représente l'exposé de l'ensemble des règles et usages, il sera fait impasse quant aux précisions rébarbatives, pensant que l’intéressé pourra se référer aux nombreux ouvrages écrits sur le sujet. Il s'agira donc, dans cette troisième partie, plus de l'esprit que de la lettre.

I- LE TORO BRAVO 
La zoologie nous apprend que le taureau est le pur descendant de l'auroch, animal qui vivait au Néolithique (7000 à 2500 avant J.C.).
C'est à cette époque que l'Homme commença la domestication des espèces animales, mais jamais il ne réussit a domestiquer l'auroch qui peuplait les steppes de l'ouest de l'Europe jusqu'en Chine. On pense même qu'il a pu venir d'Amérique, avant que ne se séparent l’Alaska et la Sibérie.
Plus tard dans l'Antiquité, on trouve les traces jusqu'au bord du Nil, et dans presque toute l'Europe jusqu'au Moyen-âge. Le dernier exemplaire tué par l'Homme, le fut en Pologne en 1627, dans la forêt de Jaktorowska au sud-ouest de Varsovie.
Ouvrons une parenthèse pour dire que l'auroch n'a rien à voir avec le Bison d'Amérique qui existe encore de nos jours.
L'origine de toute forme de tauromachie est un miracle écologique: le maintient naturel des caractères primitifs de l'auroch préhistorique. Cette résistance à la domestication s'explique par la géographie et l'histoire. En Espagne, les troupeaux se sont toujours maintenus dans l'isolement farouche de régions difficiles d’accès ou de vie - Delta du Guadalquivir, ainsi que ceux du Rhône et de l'Adour en France, en Navarre ou sur les rudes plateaux castillans. Par ailleurs, du 8° au 15° siècle, les luttes permanentes entre la Croix et le Croissant ont laissé de vastes zones incontrôlées.
Au 18° siècle, quand commença la sélection moderne du Taureau de combat, quatre zones d'élevage existaient qui correspondaient à quatre races bien précises:
-Au Nord, le Navarrais, animal petit et nerveux
-Dans la région de Madrid le Jijona dont les derniers élevages se situent autour de Colmenar.
-Dans toute la zone de Salamanque, outre le taureau de combat aujourd'hui, vit toujours le Morucho qui, croisé au Charolais, donne un bon animal de boucherie.
-Et enfin, le Taureau Andalou peuplant toute la Marisma, cette grande plaine des bords du Guadalquivir.
C'est cette race Andalouse qui supplantera toutes les autres, pour donner le taureau que nous connaissons aujourd'hui.

Deux éleveurs vont être les artisans de cette transformation :
Le premier, le Conde de Vistahermosa va choisir de sélectionner sans apporter de mélange de sang à ses fauves d'origine.
Le second, Don J.Vasquez, choisit de réunir les meilleurs produits des élevages existants, et de les mélanger dans le cadre d'une sélection rigoureuse.
Bien que l'histoire de l'élevage du Taureau soit longue et compliquée, on peut dire que la race Vistahermosa prit le dessus sur celle de Vasquez, pour être actuellement à l'origine de presque toutes les Ganaderias, en tous cas, pour avoir une partie de sang dans toutes.
Aujourd'hui, quand on parle d'origine de taureaux d'une Ganaderia, bien souvent on cite, si on peut se permettre une image, "une seconde main". On dit par exemple que Buendia (élevage d'Andalousie), c'est du Santa Coloma pur. Or le Santa Coloma est du taureau Origine Vistahermosa.
A noter, que le fauve élevé dans le Nord est de nos jours morphologiquement différent de son congénère élevé dans le Sud.
Par contre, on a essayé d'uniformiser le moral et le comportement du Taureau par une sélection rigoureuse des vaches, face à l’évolution de l'ART DE TOREER.

Taureau crétois et interprétation de l'Auroch

II- LA TAUROMACHIE - de ses origines à nos jours.
De tous les animaux plus ou moins déifiés, aucun n'a été distingué autant que le taureau et n'a fait l'objet d'un culte aussi constant et fervent dans toutes les civilisations de la Méditerranée. Perçu comme l'animal le plus beau mais aussi le plus redouté, le taureau est devenu l'apothéose et le symbole de cette reconquête majeure, alimentaire donc vitale, que constitue la domestication.
Pendant dix millénaires, l'homme va célébrer sa propre réussite. En Egypte, le boeuf Apis devient dieu de la Fécondité, de la Fertilité et de l'Abondance. Les Hébreux cèdent au Veau d'Or.
Dans la mythologie, on retrouve le même engouement pour le taureau: - Zeus  - Jason  - Thésée et le Minotaure crétois.
Le culte touche l'ouest du bassin Méditerranéen. La péninsule Ibérique et le sud de la France gardent des traces archéologiques de cette dévotion. Hercule capture des taureaux qui paissent en Betique, l'Andalousie d'aujourd'hui.
Le culte de Mithra originaire de Perse est l'aboutissement et comme le résumé des diverses religions du taureau. Le dieu Mithra, après une longue lutte, capture et enferme le taureau sauvage. Mais le rebelle fuit. Allié de Mithra, le soleil envoie alors son messager, un corbeau, qui impose le sacrifice de l'insoumis. Tel Abraham, Mithra se résigne. Avec son chien, il retrouve le taureau, le maîtrise et l'immole. Des chairs de l'animal supplicié surgissent alors les céréales, de son sang la vigne, et de sa semence toute la lignée des animaux utiles. La symbolique est transparente...
Certes, l'égorgement rituel du taurobole diverge de la tauromachie. Mithra égorgeait sans risque l'animal soumis et bienfaiteur. Le combattant de taureau tuera, à grands périls, l'animal libre et porteur de mort. Mais la mémoire collective des peuples héritiers de la MARE NOSTRUM gardera de ces rites une image du taureau désormais suggestive et chargée de symboles.
Il existe une indéniable parenté entre certaines formes de jeux romains et l'actuelle corrida. Jules César introduit le taureau sauvage dans les VENATIONES au cours desquelles des combats d'animaux et des exhibitions s'apparentaient aux scènes de chasse transposées en champ clos. La cérémonie débutait par la pompa, le défilé solennel des acteurs, comme aujourd'hui la corrida débute par le paseo. On agitait des pièces d’étoffe pour marquer sa satisfaction, comme de nos jours à Séville on agite un mouchoir.
"Venationes" a donné "vénerie" et "corrida" vient de l'acte cynégétique fondamental de "courre" la bête avec des chiens. La tauromachie, qui est combat, naît au moment précis du renversement des rôles traqueur-traqué, à l'instant du basculement psychique, quand le gibier fait front et quand le chasseur devient cible.
Le plus ancien texte taurin date de 1135 où on cours des taureaux pour le couronnement d'Alphonse VII de Castille.
La tauromachie apparaît ou réapparaît dans la vielle Espagne médiévale et chrétienne sous trois formes:
- Lacher de taureaux, divertissement populaire
- Joute aristocratique équestre de Castille
- Corrida à pied de Navarre

Fait remarquable, l'Espagne chrétienne coïncide avec l'Espagne taurine. L'Espagne musulmane est silencieuse sur la tauromachie. Certes les chevaliers maures descendront dans l'arène, poussés sans doute par l'émulation (Voir la Tauromaquia de GOYA). Mais la tauromachie restera toujours pour l'essentiel étrangère aux structures mentales de l'Islam.
Des divertissements taurins sont mentionnés à Bayonne au 13° siècle.
On ne sera pas surpris de la réprobation des jeux taurins par l’Eglise, à commencer par la voix de Tomas TORQUEMADA, Grand Inquisiteur, et poursuivi par exemple en France au milieu du 17° siècle en dénonçant entre autres les excès et les horreurs de la promiscuité des sexes opposés sur les gradins.
L'Italie médiévale a connu des spectacles taurins jusqu'en 1567, date de leur interdiction par le pape Pie V.  Mais en Espagne, privée de l'appui du pouvoir temporel, l’Eglise ne pourra jamais extirper une pratique où elle sent à juste titre quelques relents de paganisme.
Jusqu'au 18°siècle deux tauromachies vont s'ignorer:
-l'espagnole, équestre et aristocratique et qui relègue la tauromachie populaire toujours vivace au rang de divertissements sommaires, populaciers et sans perspective. C’est la tauromachie équestre propre au 17°siècle qui prend deux formes : la LANZADA  et le REJON.
-s'y oppose la navarraise, piétonne et populaire.
En Navarre, dés le XIII° siècle, il était d'usage de payer les mata-toros. Ces combattants à pieds ont été appelés ensuite toreadors jusqu'au XVIII° siècle et enfin toreros ou matadors dès qu'ils tiennent le premier rôle et dès qu'ils sont différenciés et hiérarchisés.
En relation avec le métier de bouvier, surveillance du bétail qui s'effectue traditionnellement à pieds dans les espaces restreints et accidentés, trois gestuelles de base s'imposent: la course, la feinte ou l'écart, enfin le saut dans les situations de grande urgence.
La pratique pédestre trouve peut-être aussi quelques racines dans les abattoirs des cités espagnoles où l’on peut imaginer le personnel se prenant à tuer avec noblesse (épée) à l’instar de l’aristocratie.
En 1701, Bayonne voit se dérouler une corrida à l'occasion du passage de Philippe d' Anjou, petit fils de Louis XIV et désigné nouveau roi d'Espagne.
Le cérémonial du spectacle est élaboré en paseo, clarines, base technique des jeux de cape, banderilles posées à deux mains au quiebro ou à la course, train d'arastre (des mules en général) pour tirer les taureaux morts, etc... Le costume traditionnel est déjà établi et n'évoluera plus beaucoup.
La tauromachie nordique se trouve donc à l'origine de la tauromachie moderne en vigueur à la fin du 18° siècle.

Précisions sur l’origine de la tauromachie biterroise.
C'est en 1858 qu'eut lieu une première corrida formelle à Béziers, dans des arènes situées sur le terrain du Champ de Mars. Quatre autres arènes furent construites en bois avant de voir édifier les arènes actuelles grâce au mécène biterrois Castelbon de Beauxhostes.
En 1898 fut créée la première association taurine biterroise sous le nom de "Société Tauromachique".
En 1904, pour la première fois, Béziers est comparé à Séville pour une corrida réunissant 13.000 spectateurs avec à l'affiche, des taureaux de Don Esteban Hernandez face aux matadors Fuentes, Montes et "Gallito".
Depuis, de nombreuses associations se sont créées… Le Musée Taurin de Béziers montre des collections remarquables et atteste de la volonté de nos aficionados anciens d’œuvrer pour la mémoire de la tauromachie en général, celle de Béziers en particulier.

GOYA n°4 : Ayant enfermé un taureau dans un enclos, des Maures le combattent à la cape.
GOYA n°25 : Les chiens sont lancés au taureau. - Arrière-plan : un alguazil sortant de l’arène
GOYA n°10 : CHARLES QUINT combat un taureau à la lance dans les arènes de Valladolid.
Pedro Romero - Tauromaquia de Goya - n°30

III- LA CORRIDA MODERNE Comme indiqué en préambule, cette troisième partie évoquera plus l'esprit que la lettre.
Trois andalous vont opérer, dans le troisième tiers du 18° siècle, la synthèse des pratiques taurines et vont rassembler dix siècles de tauromachie pour les fondre dans une idée simple : LA CORRIDA DE TOROS. Il s'agit de Joaquin Costillares, Pedro Romero et Pepe-Hillo qui, par leur supériorité, excluent de l’arène le non professionnel. Ils la débarrassent des surcharges et attractions diverses qui encombraient le spectacle navarrais; ils donnent à la tragédie son unité de ton. La corrida sera désormais un genre sérieux et dramatique d'où le burlesque sera définitivement exclu.
Grâce à eux, le combat s'organise en trois temps classiques: trois tiers, ou tercios, qui s'adaptent au comportement du taureau en piste.
Le tercio de la pique destiné à mesurer la force et la bravoure de l'animal, le ralentir et le préparer au dénouement. On peut y voir la réminiscence de la joute équestre et aristocratique.
Le tercio des banderilles pour relancer l'animal.
Le tercio de la mise à mort à l'épée dont les exigences techniques et morales sont nouvelles et proprement andalouses.
Ce rythme ternaire sera dorénavant omni présent : Le cercle de l'arène est commandé par trois portes: cuadrillas (porte des maestros), toril (d'où sort chaque taureau combattu), arastre (sortie de la dépouille du taureau).
Le matador a suivi un apprentissage ou une initiation en trois grades à l’image du compagnonnage : novillada sans picador,  novillada avec picador et corrida, novillero il devient matador dans la corrida formelle après son "alternative".
Trois matadors estoquent deux fois  trois toros.
Trois piques sont données au toro bravo.
Trois paires de banderilles sont posées à chaque toro.
Le nombre d'or de l'initié aficionado est 3. C'est la création d'une harmonieuse géométrie par les deux acteurs principaux, dans le cercle du « public témoin » troisième partie prenante…

On peut s'étonner de voir dans la naissance de la corrida, la résurrection du rite et le triomphe des mentalités magiques, donc primitives, en plein siècle de la raison triomphante.
Certes, la corrida réaffirme un mythe, réactionnaire si l'on veut.  Mais porteuse de contradictions, elle est aussi de son siècle raisonneur et progressiste. Elle affirme un acte éminemment moral, en conclusion d'une démarche technique guidée par une rigoureuse logique.
Pour Romero, l'acte taurin tout entier se justifie par la mise à mort du taureau, seul, de face, à l'épée, en s'obligeant à recevoir la charge de l'animal (façon dite "a recivir"), donc à risquer noblement sa vie. D'autre part, la démarche du torero illustre une sorte de conquête sociale: le manant saute dans la lice des chevaliers pour y revendiquer les usages et les comportements, les vertus et les qualités traditionnellement attribuées à la noblesse de sang.

Mausolée de Paquirri à Séville

Du côté du spectateur:
On peut lire un roman, se laisser séduire par un tableau, assister à une pièce de théâtre, sans y être préparé, bien qu'une bonne culture permette de mieux lire une oeuvre d'art et multiplie les émotions. Mais on ne peut assister à une corrida sans la moindre initiation. Aucun véritable aficionado ne recherche le spectacle d'une boucherie. Les taureaux morts dans l'arène le sont suivant des règles bien déterminées, une esthétique reconnue, qui confèrent à la corrida une beauté plastique sublimée par vérité du contraste entre la méthode de l'homme et la furie de l'animal.
Néanmoins, en restant dans cet ordre d'idée, on distingue deux catégories de spectateurs. Ceux qui désirent voir appliquer les règles de la tauromachie qui permettent à un homme de déjouer, diriger et tuer en vingt minutes un animal sauvage, partisans si l'on peut dire d'un "Olé" court, et ceux qui retiennent de cette lutte, non pas la victoire de l'intelligence, mais l'image dramatique, émotionnelle et parfois pathétique du combat, partisan d'un "Olééé.." long.
Les émotions transmises ont plusieurs racines.
Tout d'abord parce que le spectateur est face à un évènement réel et non une représentation; il se sent d'autant plus intimement concerné qu'il s'agit d'une chose éphémère, qu'il faut saisir sur l'instant.
Comme pour le flamenco, on peut évoquer aussi une sorte d'incantation personnelle du torero au travers du taureau qui est pour lui le résumé concentré des écueils constants de la vie, des paradoxes, de l'amour.
Enfin l’esthétique pure mise en oeuvre en vue de la mort du taureau vénéré qui s'élance hors du sombre labyrinthe dans l’arène ronde inondée se soleil, et vers lequel s'avance pour un combat et un sacrifice l'homme mortel, est empreinte de vérité de laquelle se dégage la beauté, voire l'harmonie pour peu que l'animal, face au matador, le permette.

Avez- vous déjà vu un torero subir une "cornada", être projeté en l’air et jeté sur le sable de l'anneau magique. L'harmonie est brisée.
On se souvient de l'enchantement qu'était la lutte du vertical (l'homme) et de l'horizontal (le toro); du lent kaléidoscope des passes liées, échangeant et moirant leur lumières, du temps suspendu dans l'oeil du cyclone (c’est un terme tauromachique attaché au fait que le torero doit demeurer au plus près du toro pour bien lier ses passes, définissant ainsi une zone étroite au-delà de laquelle il serait pris dans les remous de la tempête). Qui n'a pas tremblé, ému à écouter telle musique, contempler tel chef-d'oeuvre.
Mais la grâce est une danse masquée. Elle est ce tic-tac qu'on entend battre dans le chef-d'oeuvre. Brisez celui-ci, démontez-le, par rage: il n'y a rien. Tout s'est enfui dès que vous avez frappé votre premier coup de marteau. Ainsi, lorsque le torero est ce point immobile, le centre du cercle que trace lentement autour de lui l'orbe noire du fauve, lorsque le torero-soleil satellise la nuit et la mort, alors la joie émerge dans votre tête, dans votre ventre ou je ne sais où.
Soudain, le coup de corne. Tout se brise, tout chute dans la matière, le temps et le cri.
A Pozoblanco, on emporte le torero Paquirri. Mais le toro qui l'a tué, étonné, alors qu'il se croit le seul maître, voit se dresser un autre pantin de lumières. El Yiyo, deuxième matador du cartel. Va-t-il expédier le tueur ?  Non, il l'estime trop brave, et, en hommage à son chef de lidia, lui sert une superbe "faena" qui fait vibrer les gradins et neiger les mouchoirs. Il obtient les deux oreilles. Il salue et appelle le valet d’épée de Paquirri : "Va les apporter au maestro...". Le valet d'épée dit à Paquirri : "Maestro, El Yiyo a eu les deux oreilles et m'a demandé de te les donner." Et Paquirri murmura, sur le souffle de la mort : "En vérité, c'était un bon toro...".

Du côté de l'acteur:
La corrida c'est le monde. Tous les sens y sont contenus. Il y a cette arène. Ronde. Elle est un ventre. Elle est un oeuf. Elle est un cercle. Elle est Soleil, Lune et Terre à la fois. L'ombre et le soleil tournent et balaient les gradins. En sa rondeur la vie se meurt et la beauté vient au monde selon les rythmes éternels et cycliques de la nature. Ce qui s'y passe est éternel.


Une dramaturgie… Le maestro Luis Francisco ESPLA donne son opinion ainsi:
« L'arène, en tant que lieu de représentation, inclut la notion du dramatique, dans toutes les acceptations scénographiques du terme;  hors la frivolité qui entoure toujours les manifestations théâtrales ou chorégraphiques...  la tauromachie porte en elle de profondes valeurs rituelles et liturgiques...  Ici on blesse, on tue pour de bon.  Ici le sang est bien du sang...  Tout le symbolisme, la magie entière de l'histoire sont monopolisés par le taureau et le torero. Eux accaparent la part de fantastique, mythique et liturgique de spectacle. »
Le torero accomplit l’immémorial office de capturer un gibier, visible ou invisible, naturel ou surnaturel, en le contraignant de se prendre au piège d'un espace clos, de gestes précis, de clauses minutieusement réglées, comme s'il s'agissait d'arrêter ses mouvement avec sa vie et par là de contracter le temps autour de l'expression d'un désir ou d'une volonté.


Un art....
Le torero sculpte le monstre, danse autour de lui comme un artiste inspiré autour de sa matière, corrige à coup de cape, expurge avec les piques, polit avec les banderilles, cisèle avec la muleta selon le rythme ternaire (là aussi) de "Parar, mandar, templar" (arrêter la charge, commander-ordonner et lier avec lenteur).
Enfin naît le chef-d'oeuvre. Pour mourir.
Car il ne s'agit pas de se battre contre un toro, mais de faire surgir au travers d'une lutte inégale une oeuvre d'art. Inégale car la bête n'est pas l'égale de l'homme, comme la matière n'est pas l'égale du sculpteur seul devant la difficulté de l'oeuvre.
De même, le matador sera seul, dans le cercle exact, face au monstre. Les peones auront été renvoyés derrière les burladeros et le maestro prend l'épée qui est l'archet, la muleta qui est le violon, et va seul interpréter le toro. Cette musique est terriblement vraie et nul ne saurait la jouer impunément. S'il y a un couac, ce sera l'humiliation, la blessure ou la mort.

Le courage... Jean Cau écrit:
« Lorsque les clairons sonnent à l'heure du paseo, les peones s'alignent sans murmurer derrière le maestro. Le Maître n'est pas le plus flatteur ou le plus habile mais le meilleur. Il ne dit pas " Je suis leur chef donc je les suis ", mais " Je suis le chef et j’entre le premier." 
Tout ce qui plonge et se nourrit aux profondeurs d'un peuple possède l'évidence de la naturelle noblesse. La bourgeoisie n'a rien à voir dans cette affaire. On a vu des rois toréer; on voit des paysans s'habiller de lumières. Des bourgeois jamais. »


La bravoure...
Elle ne réside pas, comme le croient trop souvent certains spectateurs ignares, dans les effets, les cambrures, les grandes envolées de gestes et de passes. Le courage, en tauromachie, ne consiste pas à faire peur au public. « Le classicisme, dit Paul Valéry, c'est l'art de ne pas mettre plus d'effet qu'il n'y en a dans la cause. »

Après que le matador ait salué le toro par une série de véroniques (passes de cape), la bête est châtiée et corrigée voire mise en valeur par les picadors et banderillos souvent anonymes pour les spectateurs ordinaires.
C'est alors qu'au cours du troisième tercio, apparaît le véritable enchantement d'amour de la bête par l'homme réduite. Et de l'homme par la bête complice et consentante.
Nulle haine. Nulle cruauté. Rien qu'un immense amour lorsque l'homme (cela n'est pas entendu des gradins) dit au fauve " Pasa, torito, pasa...". Savez-vous qu'on vit pleurer certains toreros au cours de leurs plus belles faenas. Ils toreaient, ils aimaient au cours de ces noces avec la beauté.
Qui dans ces noces est l'homme et qui est la femme ? Les deux. Le matador est Ariane et Thésée quand à travers le labyrinthe des passes il se dirige au coeur du palais de Knossos afin d'y transpercer le minotaure à la double nature. Ariane, femelle, qui va son pas le long de l'introuvable. Thésée, mâle, qui porte épée dans sa dextre et se profile pour tuer.
Jean COCTEAU disait : « On rêverait d'une pièce où l'auteur montrerait Thésée, au seuil du labyrinthe, ne recevant pas d'Ariane un fil mais une panoplie complète de matador. »

Statue de Curro Romero devant la Maestranza de Séville

Curo Romero, torero surnommé le Pharaon, fige le temps, comme tous les grands toreros l’arrête. Sur la pellicule d'une de ses faenas, on compte les images, à 24 images par seconde on connaîtra le temps réel de la passe au 1/4 de seconde prés : un éclair ! Une éternité pour celui qui admire la beauté éphémère. "Ahora tiene duende !" souffle une voix dans un murmure.
Avoir le duende. Mot applicable seulement au flamenco et la corrida, intraduisible...; le feeling pourrait s'en rapprocher. L'inspiration et l'instinct, en complément de la raison, au service de  l'harmonie. Bien que ne manquant pas d'être perçu à l'extérieur, le duende est personnel, solitaire. C'est une intériorisation. D'ailleurs on dit que la plus belle tauromachie se crée dans le silence.
Toréer le terrible toro de la solitude
Manuel Benitez "El Cordobes" est seul; il se souvient de cet enfant qu'il était, allant sur les routes, marchant vers l'étoile. Il va sur son cheval visiter son élevage. Descendu de sa monture et appuyé à une barrière, il a regardé un toro brave qui paissait. " Salut, toro... a dit Manolo - Salut maestro..." a répondu le toro.
Ils ont bavardé, comme ça, à voix basse. A quoi bon la richesse, les femmes, les amis, la gloire, la vie et la mort ?
"Qu'est-ce qu'il y a de vrai, toro?
"Dieu est vrai, maestro.
"Dieu, qu'est que c'est, toro?
"Tout et rien, maestro.
"Todo y nada"
"Merci toro   -   Adios, maestro.
Ils se séparèrent et l'animal mythique, cornes hautes où s'inscrivit comme dans le berceau d'une lyre le disque d'un soleil rouge, longtemps suivi du regard l'homme qui chevauchait et se mourait doucement dans le soir.

El Maletilla
20 octobre 2012

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Commentaires

10.12 | 21:17

Bravo à Maurice Daussant ainsi qu'à toute son équipe de bénévoles pour son film sur Gabin Réhabi. Très beau film.

...
29.11 | 15:15

Ne porte pas de nom particulier. C'est simplement un confort lors d'exécution des STATUAIRES que vous appelez "litrasos" (de Miguel Baez Litri) Q? pertinente.

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29.11 | 14:57

On ne trouve pas à la vente ces petits mouchoirs qui sont distribués aux arènes. Ils sont souvent supports publicitaires ou témoins d'évènements exceptionnels.

...
29.11 | 09:49

Quel nom porte l'action de ficher l'épée dans le sable avant de faire des "litrasos"
(?) Merci d'avance pour votre réponse. J-M François

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