La TAUROMAQUIA DE GOYA commentée...Pl. 25 à 33

Planche N°26  Un picador tombe de son cheval sous le taureau.

Incident fréquent, sans illusion à un acteur déterminé ou un fait historique quelconque. Très bonne gravure de la série. Le groupe serré du taureau, du cheval et des toreros, le picador tombé, son chapeau au premier plan, la tache claire des flancs du cheval faisant contraste avec la rayure profonde de la tête et du front du taureau, la division de lumière et d'ombre sur la tête du torero qui vient détourner le taureau, font que cette estampe est magistralement réussie.
Les vers suivants de Manuel Machado frère du grand Antonio illustre bien cette gravure :


Sur l'arène, rouge
de soleil et de sang, tas confus
de harnais rompus et brides,
étendus sur la poussière
Cheval et picador se débattent
et sur le monceau palpitant
le taureau déchaîné plonge
avec rugissements
sa dure corne jusqu'à sa rouge racine

Planche N° 27   Le célèbre Fernando del TORO, picador, attend la charge du taureau.

Les picadors professionnels furent, à l'origine, les successeurs plébéiens des chevaliers du toreo noble de jadis. Ce sont des vachers ou gardians qui, adroitement et avec beaucoup de force, piquent les taureaux avec des piques longues. Parmi eux se sont distingués les Marchante, Gamero,… Fernando del Toro. Ce dernier était andalou, et se produisait à la fin du XVIIIe Parmi les documents de la place de taureaux de Saragosse publiés par  Sinues et Urbiola figure un relevé de comptes des courses de la fête del Pilar en 1767 ou on peut lire:" A Fernando del Toro et Juan de Armisas, picadors à la pique longue, on a versé, comme convenu, 15 doublons et 240 livres". Il est donc possible que Goya ait vu toréer Fernando del Toro cette année là.

Planche N°28  Le vigoureux picador RENDON piquant un taureau suivant la manière qui devait lui coûter la vie dans les arènes de Madrid.

On ne sait pas grand-chose sur ce picador; les historiens du toreo disent qu'il figura dans la cuadrille de Costillares lors d'une corrida qui eut lieu le 16 juin 1777 avec comme autres picadors Francisco Ximenez et Pedro Rodriguez Montero. Personne en dehors de Goya, n'a parlé de la mort de Rendon sur la place de Madrid.

Planche N° 29   Pepe-Hillo faisant un recorte à un taureau.

Pepe-Hillo était andalou né à Séville ou Espartinas probablement en 1754. Il fut l'élève de Costillares et son successeur. Par rapport au toreo sérieux des toreros antérieurs, ils apportèrent l'un et l'autre des fantaisies destinées à donner aux courses un caractère plus artistique, plastique et varié qui en font les précurseurs du toreo actuel. Jose Delgado Guerra de son vrai nom commença en 1770 avec son maître Costillares. En 1774, il se produit à Madrid où sa manière hardie, téméraire et fleurie obtint un immense succès. Ce public s'enflamma davantage aux improvisations souvent géniales, mais audacieuses de Pepe Hillo, qu’aux techniques plus sèches mais plus efficaces des autres toreros. C'est de lui que date ce que, en terme de tauromachie, on appelle une competencia (rivalité) qui débuta entre lui et l'école de Ronda représentait par Pedro Romero.
Torero inventif, il publie à Cadix en 1796, un traité sur la tauromachie.
Ce torero qu'on classerait aujourd'hui parmi les "trémendistes" est mort dans l'arène: c'était sa vingt- neuvième blessures.
Goya a du être un grand admirateur de Pepe- Hillo Dans cette gravure, Goya le représente dans un de ses moments de triomphe, alors que ses gestes hardis et un peu ironiques transportaient la foule. L'artiste a rendu avec bonheur la violence de l'élan et l'arrêt net que le geste du torero impose au taureau, avec une élégance qui, au dire du torero lui-même, fait paraître moindre le risque couru.
On peut dire que le peintre avait une préférence pour le torero de Séville, puisqu'il le dessina avant Pedro Romero, qu'il ne pouvait pas occulter de la série.
La passe de cette gravure est décrite ainsi: "Elle consiste à se présenter devant le taureau avec la cape sous le bras ou bien à corps dégagé et dés que le taureau fonce et attaque, on va vers lui de façon à former une sorte de demi-cercle au centre duquel le torero par un déhanchement évite le taureau et le dépasse, après quoi il s'incline, sans s'y attarder, comme pour une révérence, sans courir de risque; car le taureau après une brusque course où il a beaucoup pâti n'est plus en état de recommencer sans avoir pris quelque répit"

Planche N° 30   Pedro Romero mettant à mort un taureau à l'arrêt.

Les Romero étaient une famille de Ronda, dont trois générations avaient paru dans l'arène pendant tout le XVIII ème et le XIX ème. Pedro Romero a été le meilleur de tous. Il est né à Ronda en 1754. A 17 ans il tue ses premiers taureaux, et se produit à Madrid en 1775 alternant avec Costillares avec qui il rivalisa, car il représentait  la sévère et classique école de Ronda. Pedro Romero alliait le courage à l'intelligence ainsi que la maîtrise et la connaissance des taureaux.
Sur cette gravure Goya l'a représenté en train de tuer "a volapié" suerte ou il excellait. Rappelons que le "volapié" a été inventé et perfectionné par Costillares.  Le volapié consiste à mettre à mort le taureau à l'arrêt, toute l'action revenant au torero. Cette estampe nous montre le torero seul dans l'arène, contrairement aux habitudes ou les aides restaient prés de leur torero. D'ailleurs on peut voir un torero sauté la barrière. L'un des aphorisme conservé par la tradition était que: Le torero ne doit jamais compter sur ses pieds, mais sur ses mains, face au taureau, doit tuer ou mourir plutôt que courir ou montrer sa peur. Pedro Romero a tué 5600 taureaux et n'a jamais été blessé.
Nicolas Fernandez de Moratin a écrit une ode a Romero au moment de la mort

Le vaillant animal paraît
lui qui, sur les bords sinueux du Jarama,
Paissait le sec gramen;
Toi, tu l'attends, semblable à un dieu,
sous le fragile abri de ta ronchade,
propre à faire qu'on craigne davantage;
Le pied gauche en avant, la main tendue,
Le cœur offert à la blessure,
le bras droit rejeté en arrière avec prestance
tenant l'épée brillant jusqu'à la garde,
Cette épée que Mars lui-même t'envierait.


Cette eau forte est une des meilleures de la série, avec ses figures nettes, et l'éblouissante luminosité qui rend si bien l'effet du soleil dans l'arène.

Planche N° 31  Banderilles de feu.

Ces banderilles chargées de poudre éclatant au contact du cuir de la bête étaient employées à la fin du XVIIIe siècle pour exciter les taureaux couards. Avant on envoyait des chiens contre ces mauvais taureaux (planche 25).  Une  affiche de la course du 16 juin 1794 annonce au public que "au lieu de chiens, on fera usage de banderilles de feu, selon ce qu'en jugera le magistrat" c'est-à-dire le Président de la course. On peut lire sur l'affiche de la corrida du 16 Juin 1804 : "Il n'y aura que six chiens à l'ordre et à disposition du magistrat, pour qu'il recoure le cas échéant et, si cela ne suffisait pas, les banderilles de feu à son ordre et disposition."
Les banderilles de feu ont remplacé les chiens, et aujourd'hui, les banderilles noires ont remplacé les banderilles de feu.
Sur cette gravure Goya représente  un énorme taureau qui vient de recevoir ces banderilles, mais la fumée représentée autour de la tête n’est pas réussie. On remarquera que les picadors restent en piste pendant le combat, contrairement à nos jours.

Planche N° 32  Deux groupes de picadors culbutés par un même taureau.

Cette gravure représente un des ces accidents confus et emmêlés que l'on voit quelquefois sur l'arène et qui contrastent si vivement avec l'affrontement concis et net du torero et du taureau, si efficacement fixé dans d'autres gravures. Il ne s'agit ni d'intention illustrative, ni de fait historique, mais simplement d'un cas assez fréquent dans les corridas de ce temps là. Un fort taureau a tué sur l'arène plusieurs chevaux, il est en train d'en renverser un autre, malgré l'effort du picador. Un vent de drame et d'affolement semble souffler sur tout le groupe.

Planche N° 33  Mort de PEPE HILLO dans la place de Madrid.

11 mai 1801: ce jour là, Pepe-Hillo alterne avec Antonio de los Santos, sévillan et José Romero de Ronda et frère de Pedro dont Goya a fait le portrait (gravure N°30). On est au septième taureau, il provient de l'élevage Penaranda de Bracamonte et s'appelle Barbudo. C'est au moment de la mise à mort que Barbudo pris Pepe-Hillo, le secoua d'une corne et le laissa sans vie. José Romero du tuer le taureau qui n'avait pas été particulièrement vaillant. L'accident fit une forte impression non seulement sur les spectateurs, mais également dans toute l'Espagne.
Don José de la Tixera raconte: "Pepe-Hillo se disposait à mettre à mort le taureau, à l’arrêt, lorsque ce dernier attrapa le torero par la jambe gauche, le rejeta à terre par-dessus l'omoplate et qu'il tomba sur le dos. Le taureau l'encorna une deuxième fois, le leva en l'air et le secoua, toujours de la même corne et le tint ainsi, en différentes postures, plus d'une minute."
Goya devait probablement assister à la course, ce qui explique qu'il ait voulu fixer sur une planche ce terrible évènement. Cette gravure est admirable par l'ambiance dramatique et l'éclatante lumière du soleil qui semble resserrer la tragédie autour du groupe central de l'image. Avec une grande sûreté d'instinct, l'artiste a donné encore plus de force au contraste en accentuant la tache noire du taureau, et en laissant en blanc, presque sans ombre, le corps étendu du torero.

Voici une lettre de la reine Marie Louise, présente à la course, et qu'a publié dans un livre d'histoire le Marquis de Lema :
" Pepe-Hillo est mort d'un seul encornage, sur l'arène même, avant que l'extrême onction n'ait eu le temps d'arriver. Au moment de la mise à mort, tandis qu'il levait l'épée, le taureau l'a attrapé. Il l'a enlevé sur ses cornes par le sternum, qui est l'os de la poitrine, lui a crevé l'estomac, arraché le foie, tranché par le milieu l'intestin, brisé d'un coté quatre cotes et six de l'autre. Tout son sang a coulé dans l'arène…"
Le détail anatomique de ce récit peut surprendre, mais la reine a sans doute lu le rapport  médical, ce qui expliquerait tous ces détails.


Ainsi s'achève la série...                 RETOUR PLANCHES PRECEDENTES

Dans SATURNE de Malraux, «La Tauromaquia» est évoquée au dernier chapitre.
" La découverte providentielle de la lithographie (ses yeux affaiblis ne lui permettent plus de graver à l'eau-forte) transforme son dessin qui, en même temps qu'une permanente prospection, était trop la préparation et la conséquence de sa gravure, pour que la métamorphose de celle-ci ne le modifiât pas. Ses taches deviennent floues, ses accents s'émoussent. Autant que jadis il fuit le fignolage italien, aujourd'hui néo-classique, mais dans une écriture timide devant la pierre, comme celle de tous les premiers lithographes.
Entre son rêve (ou son modèle) et son dessin au crayon, semble s'interposer une sépia de jadis, dont le dessin serait la réplique hésitante. Ses eaux-fortes n'étaient plus que gravure, ses compositions, ses portraits, ne sont plus que peinture; mais ses dessins ont pour matière un trait, écrasé, souvent l'une blondeur semblable à celle des eaux-fortes où il avait employé la technique de Tiepolo. Il semble retomber en jeunesse. Jusqu'au jour où il découvre que la matière de la lithographie n'est pas seulement le noir, mais aussi le blanc.
C'était ce qu'il avait jadis découvert de l'eau-forte. A Bordeaux, dans ce dessin tremblant, eux aussi vieillissent... Mais une fois de plus, comme à San-Fernando, comme avec la nuit des Caprices, il a trouvé. Étendant d'abord sur toute la pierre un gris dont il arrachera les blancs au grattoir, il ressaisit le noir, la matière, le trait rageusement décisif: l'accent de sa couleur. Il pose la pierre comme une toile sur son chevalet. Il cesse de tailler ses crayons, les emploie comme des pinceaux... Il cherche l'effet d'ensemble qui exige le recul, ce qu'il faisait devant ses tableaux, mais ce que nul, de longtemps, n'exigera de la lithographie. Et il achève à la loupe, non par souci du détail qu'il fuit -mais parce que ses yeux s'en vont...
Alors, la main tremblante des dessins aux crayons taillés redevient la vieille patte souveraine. Plus pour les monstres; pour l'autre passion permanente de sa vie, celle qu'il avait connue avant les fantômes et contre laquelle ceux-ci n'avaient pas prévalu : même sous la voix de l'angoisse, il entendait le gong assourdi du sang. C'est une fois de plus l'écho de la clameur retombée de la guerre, de la voix séculaire de l'Espagne abandonnée: le taureau.
Il lui avait naguère consacré quarante planches, et maints tableaux. La Tauromachie était un recueil admirable; malgré une apparente répétition où semblait s'user le génie, chacune des compositions, à l'exception des quelques planches documentaires d'où la griffe n'était d'ailleurs pas absente, retrouvait le grand accent. Il y a dans toute corrida le mélange d'un spectacle de cirque (avec sa part de danger, mais les équilibristes aussi se tuent parfois) et d'une communion du sang. Goya allait de ce spectacle à cette communion, du plaisir de l’aficionado à la célébration d'un sacrifice. Son noir d'autre monde n'était pas plus absent de ses mises à mort qu'il ne l'avait été de ses sorcelleries. Et le taureau, quel que fût le sujet des gravures, y était toujours le taureau. Harcelé par les chiens, par les picadors, par les banderilleros, il ne perdait jamais l'immobilité ramassée que Goya lui donnait avec tant de force devant les lances, l'immobilité qui va se ruer au meurtre: sur ses cornes à peine baissées allaient, aux planches suivantes, se convulser les chevaux éventrés ou les hommes tués. Quel rôle n'avait pas joué dans l'art de Francisco de los Toros la conjugaison de la mort, du jeu et de la part nocturne du monde! Sans doute la corrida, ses déguisés et son sacrifice étaient-ils à ses yeux un carnaval sanglant. De tant d'accidents et d'exploits oubliés, il restait, l'album refermé, la silhouette animalement héroïque si souvent apparue sur le ciel, au-dessus des crêtes d'Aragon, comme jadis, sur le piédestal des promontoires de Crète, avait surgi le Minotaure."

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Commentaires

26.09 | 09:44

Merci de votre apport.

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25.09 | 13:59

N'oubliez pas mon compatriote Nikko Norte, "El Holandès" novillero sans picadors jusqu'en 2005, qui va publier ses mémoires le mois prochain (octobre 2018)!

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18.09 | 12:07

Une dernière précision : après le tirage des lots, chaque matador (ou son représentant) choisit l'ordre de sortie de ses toros

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10.12 | 21:17

Bravo à Maurice Daussant ainsi qu'à toute son équipe de bénévoles pour son film sur Gabin Réhabi. Très beau film.

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