2000 ANS CORRIDA - 3°et dernière partie - Ch.5°à 6°

CHAPITRE  5

 

En 1851, l'empereur Montes disparait à l'âge de quarante six ans, usé par le combat et miné par l'alcool dans lequel il cherche l'oubli à ses déboires conjugaux. L'Espagne prend le deuil.

Après lui, la corrida, policée, réglée, toujours violente, cruelle même, mais débarrassée de ses outrances, devient le spectacle espagnol par excellence.

Elle est "la Fiesta nacional"

A l'exception d'une dizaine de ville, le spectacle taurin se déroulait sur la place publique, la Plaza Mayor de forme carrée ou rectangulaire.

Arènes 19° vue aerienne

A la fin du XIXe siècle les paysages urbains s'enrichissent d'une arène plus spécifique, avec une piste ronde (ruedo) pour que le taureau ne puisse pas prendre appui ou refuge dans les angles.

Une ferveur populaire intense entoure la fête du courage. Partout les enfants jouent au taureau, les hommes dans les bars et les cafés ne parlent que des exploits de Cuchares Lagartijo, El Tato ou Frascuelo.

Et la corrida va s'exporter ...

 

LA CORRIDA SORT DES FRONTIERES ESPAGNOLES

L'apparition de la corrida en France coïncide à un an près à l'arrivée du rail à Bayonne, et c'est le 21 Août 1853 que le maestro "Cuchares" inaugure l'histoire de la corrida au nord des Pyrénées. S'ouvre alors un demi siècle de polémiques, d'interdictions, de campagnes d'opinion pro ou anti corrida. Et au premier rang des abolitionnistes, les sociétés de protection animalière qui s'appuie sur la providentielle loi de 1850-1851, dites "loi Grammont" interdisant les mauvais traitements sur les animaux domestiques.

Les promoteurs de corrida, eurent la maladresse d'organiser des spectacles dans des lieux insolites tels que: Le Havre, Milan, Bruxelles ou Paris.

De 1889 à 1892, une demi-douzaine d'arènes sera édifiée dans la capitale à l'occasion et à la suite de l'exposition universelle. Joseph Oller, fondateur du Moulin rouge et de l'Olympia, construit au bois de Boulogne, la plus vaste arène du monde pouvant contenir 22000 spectateurs. L'inauguration eu lieu le 10 Août 1889 avec cent vingt musiciens et un spectacle prodigieux.

Paseo Arènes Paris rue Pergolèse 1889

Mais on vérifia très vite, que la corrida ne pouvait s'implanter que là ou l'attendait une authentique tradition taurine: le midi de la France. Pourquoi?

Parce que dans cette région était maintenue depuis des siècles une invincible culture du taureau. Deux formes de spectacle avaient surgi spontanément au début du XIXe siècle: La course landaise et la camarguaise ou course libre.

Elles sont les références culturelles qui ouvrent aux peuples du Midi, la compréhension naturelle de la tauromachie espagnole.

Sans terreau favorable, la corrida disparait partout ailleurs en France et en Europe. Par contre en Amérique du Sud, de langue et de culture hispanique, les formes de tauromachies locales et très anciennes vont fusionner avec l'importation de la tauromachie espagnole importée par les conquistadors au XVIe siècle. On la retrouve aujourd'hui au Pérou, Mexique, Colombie, Venezuela, Equateur. Seuls l'Argentine et le lointain Chili resteront insensibles à ce regain d'intérêt pour la fête taurine.

 

LE GRAND COMBAT

Le digne héritier de Montes, "Jose Redondo" dit "Chiclanero" meurt en 1853 (2 ans après) d'une tuberculose à l'âge 35 ans.

Chiclanero était un grand torero, complet, efficace, et sincère. Il fonde la lignée des grands tueurs classiques, des braves que l'on attend à la " hoja de verdad" et qui s'élancent posément, dans un silence respectueux, l'étoffe à gauche, l'épée à droite et le cœur au milieu pour tuer ou être tués. A cette époque la corrida est un grand combat.

Les éleveurs sélectionnant des fauves de taille et de férocité croissante, la corrida commence toujours par un affrontement brutal

Au premier tiers, deux picadors, montés sur des chevaux non protégés, attendent en piste l'entrée du taureau en pleine force. La bravoure et le force de l'animal est estimé par le nombre de charges au cheval, et le nombre de piques qu'il reçoit.

Certains picadors, tels Sevilla, Calderon, Badila ou Agujetas sont célèbres pour leur talent de cavalier et la force de leur bras. Malheureusement,  de nombreux chevaux sont éventrés ou tués face à cette force implacable du taureau. Les toreros font " le quite" pour éloigner le fauve du cheval blessé et protéger également les picadors. Certains taureaux braves qui reçoivent parfois plusieurs dizaines de piques sont des "toros de bandera" qui honore l'éleveur.

Après la pose des banderilles, la faena de muleta, souvent mobile et défensive, se réduit à quelques passes. L'esthétique parfois présente avec la cape, s'efface ici derrière la nécessité technique de maitriser un animal souvent retranché, alourdi et dangereux. Le torero se borne généralement à mettre le taureau en place pour l'estocade, second moment de haute importance dans la course.

Francisco Arjona dit" Cuchares" sait tuer comme " Dios manda" selon la loi de Dieu, mais il n'aime pas prendre de risque excessif.

Sa tauromachie offre une palette étincelante de passes et de bravades, de fantaisies ornementales et des tours de force exécutés avec une telle aisance et une si confondante habileté qu'on désignera bientôt le métier de torero comme "l'art de Cuchares"

Un demi siècle après Pepe Hillo Cuchares incarne cette conception allègre, enluminée, un peu superficielle de la tauromachie, l'école dites sévillane. Celle-ci suscite parfois la réserve des puristes, très rigoureux à cette époque de grand combat, mais elle ouvre aussi à la tauromachie des voies nouvelles.

ENFIN L'ELEGANCE…

Après Cuchares et Chiclanero, la corrida laisse entrer dans sa rudesse un air nouveau et des manières plus fines. Dans la seconde moitié du XIXe siècle, l'Espagne voit ses mœurs s'adoucir, sa curiosité s'accroître pour les lettres et les arts, ainsi que le goût pour des divertissements plus variés et de qualité. Le flamenco s'enrichit et connait son premier âge d'or, la «zarzuela" l'opérette typique fait fureur, et la nouvelle bourgeoisie urbaine, plus étoffée, constitue le support essentiel d'une nouvelle frénésie publique: "l'afición à los toros" partagée par des tauromaches de plus en plus nombreux, avertis et exigeants.

Et la tauromachie évolue. Vers 1860 le madrilène " Cayetano Sanz" torero de prestance, quoique médiocre à l'épée, fait entrer le mot élégance dans le vocabulaire usuel de la corrida. Les chroniqueurs célèbrent sa distinction racée.

Sanz et son contemporain "El Salamanquino" fils d'un officier supérieur, estompent l'image du truand en habits de lumière dans laquelle se complaisaient leurs pairs du début du siècle.

 

LA RUDESSE HEROIQUE

Mais le courage reste encore une vertu cardinale.

-1857: Puerto de Santa Maria le taureau " barrabas"  blesse le torero "Desperdicios" un aventurier légendaire et un torero de fer. Le coup de corne en plein visage fait sauter l'œil droit. Desperdicios arrache le globe oculaire qui pend sur sa joue, demande un mouchoir et marche calmement vers l'infirmerie. Cinquante trois jours plus tard, borgne, il reprend le combat.

Julian Casas - Antonio Carmone

- "Pepete" est un torero maladroit, une chair à taureau, il le sait mais rien ne l'arrête. Le 20 Avril 1862, il se fait tuer par " Jocinero" le premier taureau assassin de Miura. Pepete est un torero courageux, dépourvu de qualités notoires, mais qui est parvenu grâce à sa témérité à construire une carrière courte et douloureuse.

- A l'opposé, " Gordito"  se retire vers 1880 sans la moindre blessure et après vingt ans de carrière au sommet. Par son astuce et ses recours, il escamote la sensation du danger. Il était un excellent banderillero. On dit qu'il aurait inventé la pose "au quiebro" pratique en fait empruntée aux écarteurs landais.

- "El Tato" rival de Gordito, donne l'impression d'une insécurité permanante.

C'est un grand spécialiste du "volapie" Le 7 Juin 1869, il reçoit une très grave blessure qui se complique de gangrène. Il faut amputer haut. El Tato refuse avec dédain le chloroforme, demande un cigare et prie le docteur de trancher.

Ainsi sont ces hommes, idoles d'un peuple qui vibre à leur bravoure et à leur élégance.

Lagartijo

LAGARTIJO ET FRASCUELO: LE PREMIER ÂGE D'OR

De 1865 à 1890, la tauromachie va connaître un bonheur total. Deux toreros exceptionnels vont se partager la ferveur de tout un peuple:   " Lagartijo"  et "Frascuelo" deux toreros de légende.

- Né en 1841 dans le quartier de l'abattoir à Cordoue, Rafael Molina commence dans une cuadrilla d'enfants - toreros. Sa maigreur brune et sa vivacité pour échapper aux cornes lui donne son immortel surnom: "Lagartijo" le petit lézard.

Il apprend son métier comme subalterne de "Gordito"qui lui confère l'alternative en 1885. Pendant dix ans, suivant son propre aveu, il passe autant de temps en l'air que sur le sable. Mais les dix saisons suivantes, c'est l'épanouissement. Il est doté d'une grâce virile, des gestes surs et désinvoltes, une distinction naturelle. Pourtant les taureaux de l'époque sont redoutables, tel ce Cucharero, un monstre qui le met en déroute et donc la seule tête naturalisée pèsera cinq cents kilos.

Lagartijo tue près de cinq mille taureaux au cours de  mille six cent cinquante combats. Un jour de triomphe à Madrid, un spectateur pleurant d'émotion lui lance sa montre en or dans un mouchoir… son grand rival Frascuelo.

Lagartijo devient le premier calife de Cordoue.

 

Frascuelo

- Si Lagartijo incarne l'élégance,  Salvador Sanchez " Frascuelo" représente le courage à l'état pur. Né à Grenade, il commence par travailler dans une papeterie avant de se lancer seul dans le dangereux monde des courses de villages "les capeas" de Castille. Pour parfaire cet apprentissage difficile, sur le tas, il n'hésite pas à s'engager dans une troupe de toreros - bouffes où il tient le rôle du sultan dans une farce taurine intitulée: " Les eunuques et l'Odalisque". Un jour, en désespoir de cause Frascuelo se jette en piste comme espontaneo et finit enfin par intégrer la cuadrilla de Cayetano Sanz qui lui cède quelques taureaux pour l'estocade. Il complète ainsi sa formation et très vite on le distingue. Sa spécialité, c'est l'estocade où sa bravoure fait merveille. Blessé plus de vingt fois, il revient au combat avec un courage décuplé. Le public trouve en lui le compétiteur idéal de l'artiste  Lagartijo.

Cette rivalité fraternelle mais impitoyable constitue le premier âge d'or avec la grâce de Lagartijo et le courage de Frascuelo.

 

GUERRITA LE MONARQUE SOLITAIRE

Rafael Guerra " Guerrita" est né à Cordoue, dans le quartier des abattoirs. Il domine seul les dernières années du siècle, sans élégance naturelle, et pourtant il a un pouvoir particulier de dominer les taureaux. Avec lui, l'échec est impossible car il sait tout faire à la perfection. C'est un monarque dans et hors de l'arène.

Cet homme rude, aux mœurs austères et à l'orgueil cassant gère sa carrière avec cynisme. Guerrita négocie âprement ses contrats, choisit ses taureaux dans les élevages faciles, soumet sa cuadrilla à une discipline féroce. Les picadors en particulier doivent renoncer à toute fierté professionnelle. Cette arrogance, ajoutée à l'irritante sensation d'invincibilité que donne ce grand professionnel, va faire de Guerrita le premier grand torero impopulaire. Aigri, il se retire à trente sept ans.

A la même époque, deus toreros partagent un destin malheureux: l'héroïque ""Espartero" tué par le taureau "Perdigon" de Miura en 1894 à Madrid, et

" Reverte"  dont la carrière s'achève en septembre 1899 à Bayonne à la suite d'une très grave blessure

Mazzantini

Seul " Mazzantini" ose tenir tête à Guerrita. Jusqu'à Guerrita, le privilège de la première épée, du matador le plus ancien, était de se réserver d'autorité les taureaux qui lui plaisaient. Mazzantini ose tenir tête à Guerrita et impose le sorteo, l'égalité face au destin. Luis Mazzantini est un torero médiocre, mais un tueur magistral. C'est un homme du monde dans la vie courante, et  un seigneur dans l'arène. Premier gentleman - torero, c'est un homme cultivé, parlant plusieurs langues, amateur d'opéra, faisant l'admiration de sa cuadrilla mais aussi de la gent féminine.

 

LES INTELLECTUELS DE LA GENERATION  98.

La fin du XIXe siècle est marquée par l'indépendance de Cuba qui fait perdre à l'Espagne sa dernière possession coloniale. Malheureusement, ce malheur coïncide avec un grand triomphe de Guerrita et passe presque inaperçu. Cette légèreté fait scandale et la fête des taureaux devient la cible de toute une génération d'intellectuels qui y voient un signe infaillible de la décadence du pays. C'est la génération 98  Autour de " Pio Baroja, Azorin et Antonio Machado"  ils dénoncent la cruauté de cet " opium du peuple", ce spectacle rétrograde et déshonorant aux yeux des nations civilisées, retardant l'Espagne dans sa marche vers le progrès et la modernité.

 

Jeu taurin à la chaise

Chez les conservateurs, la corrida n'est guère mieux considérée. En 1903, leur leader, premier ministre "Antonio Maura"  fait passer un train de réformes sociales qui imposent un repos dominical absolu, y compris pour la corrida.

"Eugenio Noël», redoutable polémiste, qui exècre au même titre la taverne, le flamenco et bien sur la corrida, se félicite bruyamment de cette interdiction.

Elle ne durera qu'un an.

 

LA FRANCE  TAURINE SE SOULEVE

La corrida subit une crise, à cause de l'incompréhension des pouvoirs publics et du jacobinisme étroit des gouvernants de la IIIème république. Dés 1881 une lettre aux préfets du Midi rappelle l'interdiction des courses avec mise à mort.

Ainsi on va voir apparaitre des spectacles mixtes, mêlant la corrida et les formes locales de tauromachie, c'est à dire des courses hispano-provençales dans le sud est, et les courses hispano-landaises dans le sud ouest. Ce genre batard n'intéressera plus personne.

 Cette même année 1881, Dax tente un coup de force en organisant une corrida avec mise à mort (2 taureaux pour Valentin Martin torero de deuxième plan) à l'occasion de la visite du président Sadi Carnot. Le président passe outre. Commence un jeu de cache-cache entre les municipalités du Midi et le pouvoir parisien. Celui ci ferme les yeux et laisse inaugurer l'arène de Bayonne pour une corrida intégrale de 6 taureaux. L'orage semble passé...

Au printemps 1895, l'excentrique "Lebaudy" le roi du sucre, celui qui lave ses voitures au champagne organise une corrida privée dans sa propriété de Maisons-Laffitte. La SPA réagit violemment et le ministre "Dupuis" fait expulser les toreros Espagnols et leur interdit l'accès sur le territoire Français.

En septembre, le pouvoir renvoie dans son pays "Mazzantini" au matin d'une course à Bayonne.  C'est l'émeute !!! La rue se soulève et la ville est secouée par trois jours de violentes manifestations. Le maire et son conseil municipal démissionnent séance tenante accompagnés par leurs homologues dacquois. Ils sont réélus triomphalement. L'hiver venu, une campagne de mobilisation sans précédent rassemble l'afición de France pour la défense de la tauromachie et des libertés méridionales. Le soutient populaire  est massif et le Midi obtiendra gain de cause. Dés 1896, Paris ferme les yeux et la corrida continue comme en Espagne où elle reprend ses droits au grand déplaisir des élites hostiles à la tauromachie.

Les aficionados Espagnols continuent à se lever en masse à la vue d'un taureau de plus en plus lourd et féroce qui s'élance sur les picadors et dont la bravoure pathétique, admirable, mais finalement vaincue, symbolise le destin d'une nation ainsi que la vertu qui la distingue: "la bravoure".

C'est animal unique est avant tout espagnol. Aussi en 1905, les éleveurs se regroupent au sein d'une association:" la Union de criadores de reses bravas"

En l'absence de règlement national qui ne viendra qu'en 1930, les éleveurs s'efforcent de protéger leur bétail des trafiquants et revendeurs en tout genre.

Ils se mobilisent aussi pour changer une pique trop dévastatrice par une pique qui s'enfonce moins dans les chairs, une pique pourvue d'une rondelle d'arrêt en 1917. Les toreros aussi s'organisent et fondent sous l'impulsion de " Ricardo Bombita" une association de secours mutuel "le montepio"  chargée de l'équipement sanitaires des arènes, souvent inexistant, et Madrid s'équipe d'une clinique privée, bientôt célèbre, dirigée par les premiers spécialistes de la traumatologie taurine.

LES  BLESSURES  ET  LES  CAPEAS

L'époque est rude. Le torero le plus doué de sa génération, " Antonio Fuentes " aux élégances classiques, voit sa carrière compromise par une blessure mal guérie. Bombita au terme d'une carrière de Don Juan ne compte pas moins de dix huit blessures. D'ailleurs, sa cuadrilla ne disait plus: "Suerte para todos" mais "Que no séa mucho Maestro " (Espérons que cela ne sera pas trop grave, Maître)

Un peu plus tard en 1914, d'autres toreros se résigneront aussi à " la bonne blessure ". L'ami de Bombita, est un petit cordouan rustique, courageux, maître tueur d'aurochs, qui laisse parfois le plastron de sa chemise au bout de la corne.

Il s'agit de «Machaquito». Il est couturé de partout comme le torero madrilène "Vicente Pastor" qui avoue: "trembler comme un chat fouetté " avant le combat.

Seul l'inimitable "El Gallo" s'organise avec prudence pour sortir vivant et sur ses pieds de l'arène. Ses accès de panique provoquent d'énormes scandales. Cet artiste gitan, créateur inspiré d'arabesques spectaculaires reste pour l'Espagne du temps, un illuminé irresponsable à qui tout est pardonné.

Cette même Espagne, encore rude, baigne dans la tragédie quotidienne des capéas, sorte de corridas villageoises au rabais où des adolescents faméliques et en guenilles, risquent leur vie face à des taureaux impossibles.

Capea villageoise

Ces capéas meurtrières, souvent dénoncés par des gens raisonnables, survivront encore un demi siècle. Elles constituent la toile de fond de cet âge de fer de la corrida, en attendant que s'ouvre après 1910, le second âge d'or de la tauromachie.

 

 

 

 

CHAPITRE 6

 

Entre 1913 et 1920, la corrida - combat semble à son apogée, avec l'exceptionnel           "Joselito". Sa technique défensive qui approche la perfection va en 1914 être contesté par l'irruption d'un génie: "Juan Belmonte"  D'abord incompris par les spécialistes, Belmonte va bouleverser de façon irréversible l'art de toréer.

Des Gomez à Joselito

JOSE GOMEZ  " JOSELITO "

José Gomez  "Joselito" est né en 1895 près de Séville. Bien qu'il ne toréa que pendant sept ans (1913 - 1920) il incarne et résume un siècle de tauromachie rationnelle et brave. Les Gomez sont une famille d'artistes gitans et andalous. Les femmes y cultivent le flamenco et les hommes sont voués dés leur naissance à la tauromachie. Les "Gallo" et "Gallito".

 Formé par son père et ses frères, Joselito entame à treize ans une carrière de virtuose; d'emblé, il révèle des donssupérieurs de courage et d'intelligence devant les cornes. Amoureux fou de son métier, il le domine à fond et le vit comme une vocation totale. Il devient matador à dix sept ans et sa supériorité fait dire à ses pairs. " Quand l'eau arrive à sa poitrine, nous sommes tous noyés "

Servi par un physique agréable et porté par son orgueil, Joselito domine toutes les phases de la corrida, et les adversaires les plus différents.Sa maitrise, sa connaissance du bétail et la richesse de son répertoire lui permette de s'enfermer seul, souvent, face à six taureaux et de triompher.

Apparemment invincible,    il tombe le 16 Mai 1920 à Talavera de la Reina, sous la corne de "Bailador"; il n'avait que vingt cinq ans.

Au lendemain de sa mort, qui fut une véritable tragédie nationale, le vieux calife Guerrita résume le désarroi du monde taurin en s'exclamant: "Se han acabado los toros "

BELMONTE  REINVENTE  LA  TAUROMACHIE

Né à Séville en 1892, ce fils de quincailler du faubourg de Triana, devient à titre précaire et presque par dérision, matador de toros. Petit, laid, prognathe, sans formation et sans recours, au début, Belmonte n'est rien, rien qu'un courage halluciné. Il reçoit l'alternative des mains de "Machaquito " le 16 septembre 1913 à Madrid.

Cependant, Belmonte met au point une technique exceptionnelle, fondée sur la réduction maximale des déplacements, essayant d'oublier qu'il a des jambes. Ce manque de mobilité est compensé par un jeu de bras et de ceinture. Il dévie la charge du taureau devant lui, ce qui se fait déjà, mais sitôt que les cornes arrivent à sa hauteur, il rabat le fauve derrière lui au lieu de le rejeter loin de lui. Cette innovation extraordinaire contredit la conception défensive et traditionnelle du combat: Belmonte retient le danger, il ne l'éloigne pas. D'assauts rectilignes brisés, il transforme la tauromachie en lignes courbes en imposant deux changements de direction au taureau. Il modifie ainsi la perception du temps chez le spectateur; il freine légèrement la charge du taureau et donne à ses gestes l'illusion d'un véritable ralenti. Avec lui, le beau et le sensible deviennent l'objectif majeur du combat.

Guerrita dira de lui: " Si vous voulez le voir, dépêchez vous avant qu'un taureau le tue "

Roué de coups, maladif, impuissant devant des taureaux difficiles, Belmonte soutient une rivalité impossible avec l'incomparable  Joselito, qu'il influence.

Au soir d'une course désastreuse pour Belmonte, mais triomphale pour Joselito, ce dernier dira aux amis venus le féliciter:

"C'est vrai, aujourd'hui j'ai triomphé... mais celui qui a torée, ce qui s'appelle toréer, c'est Belmonte "

 

RETOUR  DES INTELLECTUELS  A  LA  CORRIDA

La révolution de Belmonte relève l'image de la corrida et lui confère une dimension artistique nouvelle qui intrigue et attire un public plus large. Sur les gradins on rencontre désormais des amateurs d'art qui attendent la "demi véronique " de Belmonte. Ses qualités humaines hors de l'arène, et sa très forte personnalité favorisent le retournement complet de l'opinion des intellectuels à l'égard de la corrida.

Federico Garcia Lorca, grand aficionado, ami du torero Sanchez Mejias tué en 1934

Manuel de Falla porte haut le flamenco, métaphore de la corrida.

José Ortega y Gasset, philosophe, qui considère la corrida comme un art populaire majeur: " On ne peut pas bien comprendre l'Espagne de 1650 à nos jours, si on n'a pas une connaissance bien établie, profonde, de l'histoire de la corrida "

Ernest Hemingway, qui en 1923 découvre la fiesta brava à Pampelune. Le futur prix Nobel de littérature découvre l'art de Belmonte à travers le " Nino de la Palma ": il sent l'émotion supérieure que peut donner, face à un taureau, un homme muni d'un drap de serge rouge. Il a écrit de nombreux ouvrages dont les plus célèbres: " Mort dans l'après midi "un hymne à la fête de Pampelune et à ses encierros, " Le soleil se lève aussi " et " l'été dangereux "  romans qui apporterons à la corrida des millions de spectateurs anglo-saxons.

La France à aussi des intellectuels  amoureux de la corrida:

Joseph Peyré, prix Goncourt avec son roman taurin: "Sang et lumière "

Henri de Montherlant, Jean Cocteau, mais aussi les grands peintres tels:

Pablo Picasso, André Masson, Raoul Dufy, Oudot,  Yves Brayer  qui retrouventla corrida.

 

LA  CORRIDA  SE  TRANSFORME

Le massacre des chevaux de picadors est la dernière authenticité barbare. Pour plaire à ce nouveau public, il faut la supprimer. Primo de Rivera  prend en 1928 la décision nécessaire: l'usage obligatoire, en Espagne, du caparaçon protecteur, déjà expérimenté en France, depuis cinquante ans, avec des fortunes diverses.

Cette adaptation capitale ouvre la corrida au public potentiel qu'elle attirait, souvent féminin, qui ne supportait l'hécatombe des chevaux.

En atténuant sa cruauté, le spectacle augmente son public, et sa féminisation aura des conséquences considérables sur l'évolution de l'art taurin.

Les puristes s'indignent de cette mesure qui met fin à la noblesse déjà décadente d'une caste jadis prestigieuse: celle des picadors à rouflaquettes. La race de ces hommes en culotte de peau, s'éteint, et rejoint la corporation des subalternes.

Au XXe siècle, le picador devient un comparse et la pique un mal nécessaire.

 

DE  NOUVEAUX TAUREAUX

Une autre adaptation, beaucoup plus discutable, s'opère à partir des années vingt.

Il faut mettre en conformité le taureau avec les exigences techniques et esthétiques imposées par la révolution Belmonte. Avec Belmonte, le déplacement de l'intérêt du combat vers le troisième temps, la faena de muleta, conduit les éleveurs à rechercher le taureau de tenue, qui termine avec de l'allant et une noblesse longue et persistante. La sélection s'oriente alors dans l'amoindrissement de la puissance et de la férocité, parfois de la force, mais surtout de la bravoure qui n'est plus le critère principal.

Un type de taureau s'impose: l'Andalou, d'origine " Santa Coloma " et dans cette souche, la famille " Parladé " plus docile et moins rétive sera privilégiée.

Ce taureau andalou importé en Castille, Navarre et dans la province de Salamanque, fera disparaitre toutes les races locales.

Les toreros commencent à exiger un animal de morphologie commode, bas de garrot, à cornes étroites, pour toréer de prés, avec art. Il reste encore dangereux.

 

LES  ANNEES  DIFFICILES  DE L'APRES  BELMONTE

La technique de Belmonte présente des difficultés aux toreros parce que la rudesse du taureau, pas encore atténuée, rend périlleuse la tauromachie rapprochée et lente. Elle est plus aisée à la cape, avant que le fauve alourdi et dangereux se mette en défense.

La décennie 1920 - 1930 ne voit émerger aucun toréro de très haut niveau

 Par contre, on remarque d'excellents manieurs de cape qui excellent au premier tiers du combat.

Lalanda - Belmonte

Martial Lalanda: torero très complet, plus proche de Joselito que de Belmonte, occupe le devant de la scène. Il brille surtout par ses véroniques à genoux et la prodigieuse "mariposa" de son invention. Deux toréros doués mais fragiles le suivent:

Chicuelo: inventeur de la célèbre passe de cape appelée "chicuelina"

Les faveurs du public vont vers des toréros courageux mais un peu limités tels:

Maera, Villalta, Valencia IIet le madrilène Antonio Marquez.

Belmonte s'est provisoirement retiré, et ses partisans, militent en faveur de Cagancho ou La Serna.

Mais l'époque est rude! Granero est tué à vingt ans, sans avoir pu donner sa mesure, Varelito, Litri, Gitanillo de Triana vont tomber sous la corne. Et le stylisme de l'époque masque souvent l'impuissance à reproduire, sauf à la cape, la souveraine immobilité de jambes de Belmonte, témoin, Nino de la Palma, qui, victime de trop nombreuses blessures abandonne prématurément.

 

ENFIN  ORTEGA  VINT

De 1930 à 1940 cinq toreros important domine l'arène: Martial Lalanda qui atteint sa plénitude, Vicente Barrera, Manolo Bienvenida et le Mexicain Armillita, tous capables et complets, mais ils devront tous admettre la supériorité de celui qui arrive: Domingo Ortega

Domingo Ortega

Petit paysan de castille et autodidacte de la corrida, atteint à force de calme et d'habileté dans le déplacement des leurres, une maitrise totale sur les taureaux. Certes il élude parfois les difficultés en se déplaçant trop entre les passes, mais il arrive à les lier en séries, servit par une technique très sure. Il assagit la tauromachie follement périlleuse de Belmonte.

Dans et hors l'arène, la corrida porte désormais  la marque de Belmonte. Ce dernier signe une rupture avec le passé en supprimant la "coleta ", signe distinctif des toreros dans la rue. Il fréquente les milieux artistiques et culturels et les vedettes de la corrida feront de même. Ils fréquentent les palaces et les dancings à la mode, plutôt que les bars taurins, préférant s'étourdir dans une Espagne inquiète qui sent monter la tragédie de 1936.

 

MANOLETE  TORERO  D'EPOQUE

Manolete

L'art taurin semblait parvenu à un réel équilibre avec Domingo Ortega. Mais un torero pathétique va tout remettre en question: " Manolete "  Son courage stoïque lui permet, face à des taureaux plus faciles, de pousser à l'extrême les principes instaurés par Belmonte. Il le dépasse dans sa recherche de l'immobilité absolue au passage des cornes. Il torée plus près que tous, en séries de passes plus liées que jamais. Le charisme impressionnant de son masque émacié, sa silhouette rigide et son courage résigné mais inébranlable, portent à fond sur le public traumatisé par la récente guerre civile.

De 1939 au 27 Août 1947, Manolete est le torero de son temps. Sa mort à Linares, a longtemps occulté la réserve majeurs qu'on peut aujourd'hui lui opposer: l'amoindrissement du taureau de combat (il n'est pas le seul) en fait, c'est tout l'élevage espagnol qui sort amoindri de ce terrible conflit.

Par contre, on ne peut pas tenir Manolete  comme responsable de l'exploitation de son image par le régime franquiste. C'est la corrida dans son ensemble qui est considérée comme le " spectacle racial de tous les espagnols " cette corrida mal accepté par les régions à sensibilité autonomiste : la Catalogne et le Pays basque.

Le temps a fait son travail est a rendu justice à Manolete.

 

DE  DOMINGUIN  A....  RINCON,  OJEDA,  ET  LES  AUTRES.

Luis Miguel Dominguin:   Par sa technique magistrale, il sauvegarde et adapte le meilleur des apports de Manolete: le lié des passes en rond qui suscite l'émotion et déclenche le succès. La corrida est dominée par le renouveau classique de Dominguin.

AntonioOrdóñez: Le maître des années 1960  toréant avec cette orthodoxie somptueuse sera l'un des trois ou quatre toreros du siècle.

Manuel Benitez " El Cordobes " Né au pire moment de la guerre civile, le torero connait l'enfance miséreuse des orphelins républicains. Fortune faite, il exulte, chasse avec le Général Franco et se déplace avec son avion privé. Grand torero d'instinct, il fait oublier l'amoindrissement parfois scandaleux des taureaux et distance dans l'estime du grand public deux très grands toreros Paco Camino et Santiago Martin " El Viti "

Après le départ du Cordobes, abandonné par cette même ferveur qui l'avait porté, Madrid et son célèbre "tendido 7" appuyé par une campagne de presse virulente donne le signal du retour au taureau comme valeur première.

Ainsi la décennie 1970 est marquée par le retour de la corrida - combat avec un torero lutteur Ruiz Miguel  qui permet de révéler un élevage redoutable: Victorino Martin Andres.

Chaque décennie à son torero ou ses toreros:

Paco Ojeda dans les années 1980 puis César Rincon et surtout tous ces jeunes novilleros de cette époque devenus maestros: Enrique Ponce,  Jesulin de Ubrique et bien d'autres.

La France aussi à ses toreros, une cinquantaine depuis le premier: Félix Robert,

puis parmi les plus connus: Nimeño II, Richard Milian, Fernandez Meca, Denis Loré et plus récemment Juan Bautista et un biterrois devenu figura del toreo: Sébastien Castella. On peut citer deux autres Biterrois: Tomas Cerqueira  et Cayetano Ortiz.

 

Incontestée en Espagne, et bien implantée en France, la corrida à toujours résisté à plusieurs siècles de censures et de condamnations tant civiles que religieuses en des temps de pouvoir fort et de foi prédominante. La corrida qu'on le veuille ou non est un fait de civilisation incontournable pour des millions de citoyens de France.

Les associations anti corrida, les animalistes ou les anglo-saxons, exercent des pressions dans le sud mais aussi à Bruxelles pour l'interdire. Cela est moins sur, et Bruxelles aura la patiente et la sagesse d'attendre que le " peuple du taureau" décide lui même du moment où la corrida ne sera plus nécessaire pour illustrer trois valeurs profonds de l'animal debout: l'intelligence, le courage et la beauté.

 

El Mayoral - Avril 2015

 

 

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Commentaires

26.09 | 09:44

Merci de votre apport.

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25.09 | 13:59

N'oubliez pas mon compatriote Nikko Norte, "El Holandès" novillero sans picadors jusqu'en 2005, qui va publier ses mémoires le mois prochain (octobre 2018)!

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18.09 | 12:07

Une dernière précision : après le tirage des lots, chaque matador (ou son représentant) choisit l'ordre de sortie de ses toros

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10.12 | 21:17

Bravo à Maurice Daussant ainsi qu'à toute son équipe de bénévoles pour son film sur Gabin Réhabi. Très beau film.

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