LE CARRE DES MAUDITS

Le carré des maudits  par la Zapopina – Décembre 2015

 Nous sommes trop nombreux, mais au final pas tant,
nos noms sont reconnus et ajoutent l’effroi,
comme tous les toros, nous avons combattu
sur le sable brûlant d’une quelconque place.
Une seule sortie nous est autorisée,
pour se graver un nom, il faut bien s’arrimer.
Le mien est Islero, non ne pâlissez pas,
moi je n’y suis pour rien, si légende je suis.
Le tort me poursuit bien depuis soixante-dix ans.
Mon fer en a souffert, début d’une légende,
légende certes noire, mais légende quand même.
Tout ça parce qu’un “grandas” est venu s’empaler
sur mes cornes afeitées.
Lorsque nous les maudits nous arrivons “là-haut”,
point de reconnaissance de la part des anciens.
D’un chiquero à l’autre voilà notre destin.
Nos congénères eux-mêmes ne nous regardent pas!
Pourquoi me direz-vous? Mais voyons c’est bien simple…
Paradis des toros, ça ce n’est pas pour nous,
un carré assez loin avec de la bonne herbe,
voilà qui suffira aux toros assassins.
Notre erreur la voici... Avoir troué la peau
  à
un grand torero ou étoile montante.

Linares en fin août, corrida de Miura.
Figuras au cartel trois beaux noms de légende.
Celui de Triana, Manuel Rodriguez
et le grand séducteur, j’ai nommé Dominguin.
Rien ne me destinait à traverser les âges,
j
’attendais le moment de revoir le grand jour.
Mon tour arriva bien, moi le petit toro
qui devait affronter la figura célèbre  
Manuel Rodriguez, alias Manolete.
A la fin du combat, au moment de la mort,
me croyant affaibli, il me met en suerte.
Pas d'erreur de sa part sinon l'inné en moi,
un instinct de survie. Une épée pour deux cornes,
c’est pas trop mal payé.

Au jour d'après la mort du grand Manolete,
Don Edouardo Miura vint occire ma mère.
Il fallait de la terre effacer nos deux noms,
oublier la lignée, éradiquer dirais-je.
Une fois dans ce pré, ce carré des maudits,
j’en retrouvais d'anciens qui eux me vénéraient.
Le révolutionnaire de l'art tauromachique,
ce sont mes propres cornes qui lui ôtèrent la vie.
Après moi, j'attendais d'autres toros « maudits »,
beaucoup sont arrivés, mais une découverte
a permis d'épargner la vie des toreros.
Merci au Sir Fleming et sa pénicilline
qui sauve bien des vies et encore aujourd'hui.
Pas que des toreros, mais aussi des quidams.

Alors que mes vieux os commençaient à rouiller,
par un soir du mois d'août nous vîmes débarquer
un toro aux poils noirs.
Il était bien petit l'ami Avispado.
Il arrivait tout droit, lui de Pozoblanco.

Son torero à lui se nommait Paquirri.

C'était une légende, il était jeune et beau,

il avait eu pour femme la fille d'Ordoñez,

Nièce de Dominguin.

Son regard, son sourire faisaient battre des cœurs.

Heureux jeune papa, il n'initierait pas

Fran et Cayetano ses deux enfants chéris

à cet art espagnol qu'est la tauromachie.

Encorné dans la cuisse, chiffon sur un toro…

Dans une autre plaza, il aurait survécu,

le chirurgien alors l'aurait rafistolé

avant de l'envoyer vers un grand hôpital.

Quatre-vingt kilomètres de routes de montagne,

ça ne pardonne pas, même au plus valeureux

de tous les toreros.

On apprit par « la bande » le retentissement,

toute l'Espagne en pleurs le choc chez les taurins.

Je n'étais donc plus seul à porter ce poids là,

quoiqu’en 84 on aurait pu penser

qu’il n'était plus possible de mourir encorné.

Nous étions un binôme, deux fers bien différents,

nous ne le savions pas mais peu de mois plus tard,

un autre parmi nous allait faire son entrée.

On l'a vu arriver lui aussi en fin août
après un coup au cœur à un jeune prodige.

Yiyo il se nommait cet ange jeune et beau.

A Colmenar Viejo au moment de la mort

Burlero a planté, la corne dans son cœur.

Le souvenir funeste d'une autre corrida

surgissait dans les têtes. C'était Pozoblanco

qui venait vous hanter.

Paquirri et Yiyo à nouveau réunis

dans un autre cartel, sinistre celui-là,

que l'on ne verrait pas.

En juste 11 mois une génération

perdait deux figuras.

 Nous dans notre carré on ne comprenait pas

comment ils avaient fait, ces deux grands toreros

pour se faire embrocher.

Un avait 36 ans et l'autre 21,

toute la vie devant eux et des temporadas.

Des triomphes à venir, des sorties à hombros…

Mais rien de tout cela jamais ne goûteraient.

Deux des nôtres avaient eu le coup de corne maudit

en moins de douze mois cela faisait beaucoup.

Nous on était au pré à vivre notre retraite,

les années se passaient les figuras naissaient,

nos congénères jouaient le rôle décidé.

Ils emplissaient toujours leur paradis à eux.

Notre trio tueur de figuras célèbres,

s’enquilosait un peu dans une routine certaine.

Il faudrait bien qu'un jour un des nôtres se lève

et vienne réveiller nos habitudes anciennes.

Je n'imaginais pas que ce vent frais viendrait

du même fer que moi sur le sable français.

En septembre il y a dans le sud de la France
deux belles ferias en Arles et à Nîmes.

C'est en 89 qu'un torero français

a laissé sur le sable toute sa renommée.

Le toro de Miura, lui ne l'a pas tué

il l'a fait tournoyer et  il l'a abîmé.

Son apodo à lui c'était Nimeño II

Plus jamais de lumière il ne s'habillerait.

Son combat maintenant serait de retrouver

l’usage de ses membres pour pouvoir exister.

Pañolero, mon « frère » avait initié

les blessures très graves dont on ne guérit pas.

Le dilemme fut tel chez les autres toros

qu’en tant que plus âgé je me vis invité

à un très grand conseil où il fallait statuer.

Que faire de cet être qui n'avait pas tué ?

Paradis des toros, ce n'était pas possible,

partager leurs prairies avec ce trublion

les toros de combat ne l'imaginaient pas.

Eux qui s'étaient battus dans les règles de l'art

n’admettaient pas qu'on pu diminuer un homme.

Tétraplégique était ce très grand torero,

un des premiers français à faire des paseos.

Il fut donc convenu qu'il viendrait par chez nous.

Le carré des maudits il porte bien son nom.

Nous l'accueillîmes donc mais pas à contrecœur.

Lui n'avait pas tué mais son nom maintenant

rappellerait le drame.

Nous étions donc unis par ce même voile noir

que nos noms fait s'abattre sur certaines figuras.

Nous formions maintenant un quatuor de jeu.

Quatre toros maudits à jamais réunis

dans un carré maudit.

Le mois d'août arriva sans qu'on s'en aperçut,

c’était le coup de feu de la temporada.

En Espagne et en France les toros combattaient,

les ferias du 15 août, elles, se profilaient.

C'est dans un coin de France, la ville de Béziers
que « l'ami » Timador imita son copain.

Celui qui fut en face n'avait pas d'apodo.

De son nom de baptême il avait fait un nom

Julio Robles le sien.

Au moment de la cape, Timador l'attrapa,

sur la tête il tomba. Pronostic gravissime,

Tétraplégie sentie…

Encore un grand des vôtres qui quittait donc la piste.

Avec lui s'en allait, dixit un journaliste appelé Zocato

 « Un des tout derniers princes de la profondeur ».

Timador est venu augmenter notre groupe,

maintenant nous sommes cinq, à être les maudits.


Nous passons nos journées à étudier sans cesse

ces corridas terribles qui nous ont révélé.

Nous n'imaginons pas que notre nombre croisse,

notre métier à nous n'est pas de vous tuer,

pire, de vous abîmer.

Nous faisons un métier qui doit vous révéler,

vous grandes figuras ou celles en devenir.

Vous rappeler à l'ordre parfois, oui pourquoi pas,

car on se rend bien compte que parfois vous n'y êtes pas.

Toujours bien préparés, vous êtes affûtés.

Toreros d'aujourd'hui c'est pas pareil qu'avant,

vous êtes des sportifs et d'un très haut niveau.

Ah ! Une dernière chose et elle me tient à cœur,

laissez-nous vivre libres et faire notre boulot.

Pour ceux qui sauraient pas, un toro de combat

doit mourir dans l'arène…

Ceux qui pensent le contraire ne connaissent pas nos vies

et toutes ces histoires qui nous sont racontées

par nos mères et nos pères le soir à la veillée.

Il y en a quelquefois qui reviennent au pays,

ils ont bien combattus et en remerciements,

président, torero et aficionados

leurs laissent la vie sauve.

Si ça ce n'est pas beau, je n'sais pas ce que c'est…

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Commentaires

26.09 | 09:44

Merci de votre apport.

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25.09 | 13:59

N'oubliez pas mon compatriote Nikko Norte, "El Holandès" novillero sans picadors jusqu'en 2005, qui va publier ses mémoires le mois prochain (octobre 2018)!

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18.09 | 12:07

Une dernière précision : après le tirage des lots, chaque matador (ou son représentant) choisit l'ordre de sortie de ses toros

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10.12 | 21:17

Bravo à Maurice Daussant ainsi qu'à toute son équipe de bénévoles pour son film sur Gabin Réhabi. Très beau film.

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