E. WITZ - Les Fêtes de Taureaux au XVIII° siècle

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Description historique du célèbre combat
de taureaux en Espagne de la façon qu'il se
pratique ordinairement à Madrid,
capitale de ce royaume.

Edité par Union des Bibliophile Taurins de France
(
Merci à El  mayoral)

Emmanuel WITZ né le 27/6/1717
Décéd
é le 11/12/1797 à Biennes

Inspiré par son frère sculpteur, il prend des cours de dessin à Berne.
En 1738, il va à Paris poursuivre ses études de peintre auprès de Louis Galloche.
Plus tard, il va travailler en Espagne et au Portugal en tant que portraitiste, peintre d'histoire, et peintre de genre.
C'est lui le premier, qui dessinera 26 planches consacrées aux différentes phases de la corrida en 1760.
Antonio Carnicero fera paraitre les siennes en 1790 et Goya en 1815.

Bien que de très bonne facture à ce qu’on puisse en juger, les 26 planches de Witz n’atteignent pas le niveau de la Tauromaquia de Goya (voir la rubrique dans Torolibre), cependant, elles nous interpellent sur certaines similitudes. Certes, Goya ne s’en est pas inspiré ; mais il se fonde sur la mémoire culturelle taurine espagnole. Et ce faisant, il appuie les précisions du texte et des dessins de Witz, antérieurs de 55 ans.
Il nous a paru intéressant de découvrir les premiers jalons de la corrida moderne dans cet exposé, et afin d’établir un lien avec la tauromachie actuelle, nous avons cité en rouge les mots clés en regard des extraits de texte retenus.
Par ailleurs, nous avons estimé préférable de conserver le texte original afin d’en préserver sa saveur.
Néanmoins, vu le contenu très riche de ce document, nous vous en avons présenté une première partie. Voici ajouté (21 mai 2016) la seconde, jusqu'aux EXPOITS DE L'INDIEN.

INTRODUCTION
Presque tous les voyageurs qui ont vu le royaume d'Espagne parlent du fameux combat de taureaux; mais aucun ne l’a décrit avec la précision et le détail que les curieux exigent.
J'ai fait un séjour de passé vingt ans en ce royaume et eus l'occasion d'y voir nombre de ces combats que les Espagnols appellent «Fêtes de Taureaux», et crois en avoir observé les principales circonstances, lesquelles, à la réquisition des curieux j'ai pensé mettre sur le papier et les accompagner de croquis des figures nécessaires pour rendre cette description plus intelligible.

LE CAMPO
Le pâturage pour l'entretien des vaches et leur genre ne croît en Espagne qu'aux parages montagneux.
Les Castillans tirent leurs taureaux des montagnes de Castille ou de Navarre, étant très renommés par rapport à leur bravoure, leur légèreté et férocité.
Quelques nationaux moyennés (habitants fortunés) de ces provinces possèdent ou amodient (louent) une contrée de ces montagnes, l'entourent d'une muraille sèche et y mettent les jeunes taureaux d'abord qu'ils sont sevrés, choisissant toujours ceux qui sont de couleur brune, noirâtre et quelquefois rousse. Ces endroits sont ordinairement remplis de broussailles avec des petits rochers détachés, au reste absolument déserts, de sorte que ces bestiaux n'y voient presque jamais que leurs semblables.
La force et la qualité des pâturages, quoique maigres, les rend aussi grands, gras, vigoureux et agiles que leur solitude les rend sauvages.
Ils restent dans leurs enclos en toute saison, et sont accoutumés à l'injure du temps. Il y a des enclos qui contiennent plus de cinq cents taureaux.

 

L'ARENE
Il n'y a guère de villages en Espagne où l’on ne fasse de temps à autre des combats de taureaux, ce qui est la passion dominante de la nation ; mais là où l'on en fait le plus fréquemment, c'est dans la capitale, puisque c'est ordinairement tous les quinze jours pendant le cours de tout l'été. Pour cet effet, il y a devant une des portes de la ville un amphithéâtre dont l'extérieur est de maçonnerie et l'intérieur de charpente (Pl.1).  Cet amphithéâtre est d'une étendue à contenir au-delà de trente mille spectateurs. Il est parfaitement rond et pourvu de gradins et de loges. (Pl.2) Il y a trois grandes portes pour entrer dans la place : (Pl.1) la première est directement au-dessous de la loge du Corregidor (lieutenant de police), les deux autres sont à droite et à gauche de la place. Par la première, il n'y entre que les gens de justice, par celle de la gauche, entrent les combattants à pied et à cheval ; la troisième est destinée pour emmener le taureau mort.
Vis-à-vis la première porte, dans la place, il y en a deux autres jointes ensembles nommées les portes des taureaux ou le toril, qui sont celles par où ils entrent pour combattre, (Pl.3) et au-dessus desquelles est écrit en gros caractères le pays d'où ils sont.
Ces deux portes correspondent chacune une petite allée à une cour ou enclos qui se trouve derrière l'amphithéâtre : (Pl.1)
Ces deux cours servent pour y enfermer les taureaux et sont encore pourvues chacune d'une autre porte à l'opposite de l'entrée depuis la place, pour pouvoir sortir par là.
Au-dessus du toril, il y a une espèce de petite tribune avec des palissades de la largeur de deux portes et de la profondeur d'environ six pieds, destinée pour les trompettes et timbales (Pl.3).
Aux deux cotés de cette tribune pendent deux grosses cordes pleines de nœud, par le moyen desquelles les portiers qui ouvrent les portes aux taureaux puissent s'échapper en grimpant en haut.
Au bas des gradins de l'amphithéâtre, il y a une barrière de la hauteur de six pieds environ; elle est garnie tout du long d'une lice distante de passé deux pieds de terre et saillante de quelques pouces; elle sert aux combattants à pieds étant poursuivis par le taureau, de s'échapper, en y mettant  le pied et sautant par dessus la barrière. Il y a aussi de semblables lices aux deux portes du toril pour faciliter aux portiers la retraite et de fermer la porte.
Une autre petite porte se trouve aussi à coté de celle des taureaux et qui a une petite ouverture grillée: c'est là où se tient le bourreau et sa famille; c'est aussi par cette porte qu'on fait entrer les chiens, quand ils sont nécessaires, ce réduit ayant une issue sur le derrière.
Les deux petites allées qui conduisent depuis le toril aux deux enclos, sont couvertes en partie de planches séparées de deux ou trois pouces: par ces ouvertures on harcèle et irrite les taureaux quand ils sont enfermés dans ces allées, ce qui se fait avec une longue perche au bout de laquelle il y a une petite pointe de fer dont on les pique (Pl.3).
La place de l'amphithéâtre ou les arènes sont fort unies et recouverte de sable battu pour empêcher que les pieds ne glissent. Au reste, l'amphithéâtre vers l'extérieur est pourvu d'arcades où il y a d'espace en espace des escaliers qui conduisent aux gradins et aux loges. (Pl.1)

VOYAGE DES TAUREAUX VERS L'ARENE
Quand il s'agit d'une fête de taureaux, la ville notifie le jour aux propriétaires des vacheries, et leur fixe la quantité de taureaux qu'on demande, ceux-ci donnent les ordres aux vachers qui sont parfaitement au fait de conduire ces bestiaux, et voici comment.
Ces vachers entretiennent des bœufs toujours blanchâtres qu'ils emploient pour leurs labours et voiturages et qui sont fort dociles et familiers, suivant leurs maîtres comme des chiens, et se rendent auprès de lui d'abord qu'il les appelle. Quelques uns de ces vachers à cheval, armés de longs bâtons avec une petite pointe de fer, accompagnés de dix ou douze de ces bœufs dont chacun a une sonnette au cou, se rendent à l'enclos où se tiennent les taureaux, font une brèche à la muraille par où ils font entrer sans bruit les bœufs; après quoi ils rebouchent l'ouverture et se rendent sur la muraille pour voir ce qui se passe. Le bruit des sonnettes, comme quelque chose d'extraordinaire, attire les taureaux qui se joignent peu à peu aux bœufs pour lesquels ils ont une affection particulière dont j'ignore la raison.
Les vachers comptent depuis le haut de la muraille si la  quantité requise de taureaux s'y trouve, ce qui leur est facile, vu qu'ils sont bruns, noirâtres ou roux, et leurs bœufs blancs.
Si la quantité n'y est point, ils font passer les bœufs plus loin, jusqu'a ce qu'ils aient ramassé ce qu'il leur faut; cela étant, ils appellent leurs bœufs qui se rendent auprès du maître: les taureaux ne manquent pas de les suivre aveuglément et bien serrés. S'il se trouvait parmi le troupeau plus de taureaux qu'ils ne demandent, on l'attire proche de la muraille, et les vachers avec leurs bâtons, chapeaux, mouchoirs ou autre chose, agacent ceux qui sont de trop et les amusent ainsi pendant que le troupeau s'en va.
Le troupeau étant donc complet, un des vachers monte à cheval pour prendre les devants, un second se tient à l'entrée de l'enclos, aussi à cheval, avec un bâton, les autres restent cachés là prés, pour reboucher l'ouverture de la muraille d'abord que le troupeau en sera sorti.
Le premier vacher précède le troupeau de quelques mille pieds, pour avertir de la venue des taureaux, afin que le monde s'écarte du chemin ou se cache.
Le second vacher appelle les bœufs et prend le petit galop, tout le troupeau le fait au même train. Aussitôt qu'il se trouve éloigné de la muraille, un ou deux des vachers à cheval le suivent pendant que les autres referment la brèche. Ils conduisent ainsi le troupeau là ou ils veulent. Quant il s'agit de faire halte, il y a partout proche des villages des bergeries qui sont de grands enclos munis de deux portes, l'une à l'opposite de l'autre; le vacher rentre avec son troupeau au grand trot par une de ces portes que l'on ferme aussitôt, il ressort par l'autre qu'on ferme au nez du troupeau, de cette manière il se trouve enfermé: alors on lui jette du foin et il a à boire. Notez que, quoique le foin soit rare en la plupart des endroits d'Espagne, il y a des ordres en vertu desquels les villages qui se trouvent sur le passage des taureaux sont tenus d'en être pourvus pour cet effet continuellement.
Les vachers voyagent ordinairement de nuit avec les taureaux, tant à cause de la chaleur du jour qui fatigue beaucoup ces animaux, que par rapport à la solitude des chemins, car il est impossible à un Espagnol, au risque de sa vie, de s'empêcher d'agacer un taureau, c'est ce qui occasionne souvent des malheurs: la moindre chose peut les détacher du troupeau; tout ce qui remue peut attirer leur attention: c'est pour cette raison, et afin de ne point laisser le temps aux taureaux de se distraire que le conducteur va toujours au petit galop ou au grand trot.
Si par hasard un ou plusieurs taureaux se détachent du troupeau, le vacher est réduit à y conduire tout le troupeau pour les ramasser, ce qui lui coûte quelquefois beaucoup de peine; car si l'un s'écarte, d'autres le suivent d'ordinaire, alors le vacher est obligé de leur couper le chemin avec ses bœufs, autrement ils prennent la clef des champs.

ANNONCE D'UNE FETE DU TAUREAU
Le dimanche, avant le jour du combat qui est d'ordinairement le jeudi, on met des affiches à tous les carrefours de la ville, à peu prés de la teneur suivante:  

Avec permission de Sa Majesté que Dieu garde
Le public est averti que Jeudi prochain le 7 du courant se fera en la place accoutumée à la porte d'Alcala la troisième fête de taureaux.
L'on courra six le matin et douze l'après midi. Don NN rompra les lances en poignard, et Don NN combattra avec la pique d'arrêt.
Ceux ci s'étant retirés, les combattants à pieds feront voir leur dextérité par plusieurs sortes de tours d'adresse qui amuseront le public. La fête commencera à huit du matin et à quatre heures l'après midi.

Arrivée des taureaux
ENCIERRO
Le grand matin du jour de la fête arrivent les taureaux on les conduit de la façon que l'ai expliquée, par la porte du Corregidor, et en traversant les arènes, ils entrent par les portes du toril, passent la petite allée et entrent dans les enclos (Pl.1). Le vacher conducteur sort par une des portes extérieures, et tache d'attirer après lui les bœufs pour les séparer d'avec les taureaux, ce qui est assez difficile, car ordinairement il sort quelques taureaux avec eux, ce qui l'oblige de rentrer avec ses bœufs autant de fois que cela arrive; il se passe quelque fois des heures entières avant que la séparation en soit faite.
Ce qui cause encore beaucoup d'incommodité aux vachers pour enfermer les taureaux, c'est la grande quantité d'amateurs, de petits-maîtres et de braves, sans en excepter beaucoup de femmes, qui passent la nuit à la belle étoile hors de la ville, uniquement (à la galanterie près) pour attendre l'arrivée de ces bestiaux. Le cœur leur tressaillit de joie aussitôt qu'ils entendent approcher le bruit des sonnettes ; et ces braves ne peuvent se contenir de harceler les taureaux en passant, ce qui les détourne souvent du troupeau. Il y a bien des défenses expresses sur ce sujet, mais il leur est pour ainsi dire impossible de les respecter.

LANCES - PIQUES - BADERILLES
Pendant que le monde s'assemble, on porte des faisceaux de lances en poignard, des banderilles et des piques d'arrêt à la Place, qu'on distribue d'espace en espace à l'entour derrière la barrière pour les avoir à la main.
Les lances en poignard consistent en un bâton long d'environ cinq ou six pieds de bois de sapin sec et fragile, gros par un bout et menu par l'autre (Pl.5). Le gros bout est muni d'un manche de la longueur de cinq pouces ou environ, commode pour la main. C'est par là qu'on empoigne cette espèce de lance. Le petit bout est garni d'un fer en forme de cœur, bien aigu et tranchant de tous côtés (Pl.6).
La pique d'arrêt est un bâton de bois, fort ordinairement de frêne, sa longueur me paraît être d'environ dix pieds : au bout il y a un fer à trois côtés, fort et bien pointu, à un pouce ou quelque chose de plus du bout de la pointe il y a un petit rouleau de cordage ou d’étoupe bien affermi pour que la pointe ne puisse entrer plus avant que cet espace, quelque effort qu'on fasse.
La banderille consiste en un bâton long de deux pieds ou un peu plus, garni tout le long de bandes de papier colorié et frisé; au bas il y a un fer fort pointu et à contre-crochet, précisément à la façon de la pointe d'un hameçon de pêcheur ; ce fer n’est guère plus long d'un pouce, mais assez fort pour ne plier ni ne rompre.

CHIQUEROS
Pendant ces entrefaites on fait entrer un taureau dans chacune des petites allées qui sont à l'entrée du toril, et on les y enferme par le moyen d'une espèce de trappe ou battant qui se trouve entre l’enclos et l’allée. Ces pauvres bêtes y entrent volontiers pour peu qu'on les inquiète dans l’enclos, espérant de pouvoir ressortir par l'endroit dont ils sont entrés avec les bœufs.

AUCUNE PERTURBATION NE SERA TOLEREE…
Les portiers des taureaux se tiennent chacun près de la porte saisissant la corde susdite d'une main (voir Remise de la clé du toril ci-après) (Pl.3).
Aussitôt que le Corregidor est arrivé et qu'il s’est placé les alguazils n'en détournent pas les yeux pour veiller sur ses ordres qu'il donne d'un signe de tête.
Les ordres étant donnés, les alguazils mettent pied à terre et vont appeler le bourreau qui se tient dans son réduit, à côté du toril, lequel sort aussitôt accompagné du crieur public et d'un valet qui mène par le licol une bourrique et quelquefois deux, sur le bât de laquelle sont attachés les attirails dont on se sert en Espagne pour lier les criminels quand on leur donne le fouet (Pl. 4). Les alguazils précèdent ce cortège, après eux marche le crieur, ensuite le valet du bourreau avec la bourrique, l’exécuteur avec son espèce de fouet à la main ferme la marche.
Aussitôt que ces gens sont ainsi en ordre, le crieur commence à publier : que quiconque commencera du bruit, querelle, occasionne du désordre ou blesse le taureau du haut de la barrière, sera attaché sur la bourrique et aura le fouet par la place. Il répète ces cris de trente à trente pas tout autour des arènes. Le tout étant fait, le bourreau et ses gens rentrent dans son réduit. Les alguazils se rendent de là à la porte de la droite pour appeler les muletiers.

PASEO
Ces muletiers sont ordinairement du Royaume de Valence, gens extrêmement agiles et lestes. Ils sont à trois et ont aussi trois mules attelées ensemble, bien harnachées et couvertes de colifichets, de rubans, houppes et franges (Arrastre) (Pl.7). Deux de ces drôles mènent les mules, le troisième soutient par le derrière le trait pour qu'il ne traine à terre. Ils font ainsi le tour de la place, ensuite ils se retirent par ou ils sont entrés.

Après cela, les alguazils se rendent à la porte de la gauche pour faire entrer les combattants. Ceux à pied entrent les premiers, ils marchent deux à deux, ils sont fort lestement habillés et portent négligemment des morceaux de vieux manteaux de camelot sur leurs épaules. Ils sont environ une douzaine et se rangent proche de la barrière près des alguazils qui pendant ce temps là remontent à cheval.

Ensuite entrent les combattants à cheval.
Ils sont ordinairement à deux. Les Espagnols les appellent Cavaliers de la place. Ceux qui combattent avec la lance en poignard sont habillés à la façon que la noblesse espagnole avait accoutumé de l'être au siècle passé et comme les membres de la justice s'habillent encore aujourd'hui, à savoir tout en noir, une veste courte bien ajustée, un collet qu'on appelle golilla, un petit manteau court de soie, une longue perruque, ou les cheveux flottants, le chapeau détroussé, cependant replié sur les deux côtés, garni d'un haut plumage rouge et blanc de plumes d'autruches, une espèce de sabre large et des guêtres ou bas de buffle (Pl.5). Celui de la pique d'arrêt est habillé à la castillane ou à l'andalouse (Pl.6).

Les cavaliers de la place ont chacun deux pages qui tiennent, saisi d'une main la croupière  du cheval qu'ils n'abandonnent jamais que quand ils sont en danger. Ils sont habillés de satin, fort légèrement ; leurs petits manteaux sont de la même étoffe. La couleur de l'habillement des pages de l’un des cavaliers est différente de celle de l'autre ; au reste, ils sont ordinairement choisis parmi les plus habiles et plus lestes combattants à pied. Les pages de celui de la lance portent chacun une de ces armes sur leurs épaules quand ils entrent à la place.

La formalité veut que les cavaliers de la place se présentent d'abord sous la loge du corregidor, et lui demandent la permission de combattre ; cela étant ils font le tour de la place et saluent les spectateurs. Le tour fait, un des pages du premier cavalier lui présente une lance, qu'il saisit par la petite manche de la même façon qu'on empoigne un poignard

REMISE DE LA CLE DU TORIL
Alors, les alguazils, trompettes et portiers sont attentifs au corregidor, lequel jette la clef du toril garnie d'un long ruban rouge à un des alguazils qui court à toute bride la remettre à un des portiers et s'en retourne au plus vite à son poste.

Il faut observer que la remise de la clef des taureaux n'est qu'une formalité : les portes du toril ne sont point fermées à clef, à moins que le corregidor ne l'ordonne expressément.
Le peuple hait beaucoup les alguazils et n'a jamais plus grand plaisir que de leur voir jouer quelques tours ; le corregidor se plait souvent à lui procurer cette satisfaction ; (il) n'attend pas que l’alguacil qui remet la clef au portier soit de retour, pour donner le signal d'ouvrir, ce qui fait que souvent le taureau se trouve aux trousses de l'alguazil avant qu'il soit retourné à son poste, ce qui occasionne des huées, des battements de mains et de grandes risées de la part du peuple. Les alguazils n'ignorent point tout cela, c'est pourquoi ils se pourvoient de bons coursiers, et la crainte fait qu'ils ne remettent pas la clef en main au portier, comme cela devrait être, mais ils la lui jettent d'assez loin à ses pieds pour pouvoir s'échapper d'autant plus facilement. Tout cela n’empêche pas que leurs chevaux ne reçoivent de temps en temps quelques coups de cornes.

Le corregidor, là-dessus, secoue son mouchoir blanc, les trompettes et timbales sonnent l'alarme. Le portier ouvre en même temps la porte. Le taureau sort furieux et cherche quelque objet vivant sur lequel il puisse assouvir sa rage. Les pages du cavalier, en secouant leurs manteaux l'attirent.
Aussitôt le taureau court sus aveuglément, le cavalier lui présente la lame, pique en même temps son cheval, le taureau s'enfile, la lame se rompt, et le taureau se trouve un morceau de lame souvent de deux ou trois pieds de long dansle corps ou planté sur le cou.

FIN DE LA PREMIERE PARTIE

CONTENU DE LA  SECONDE PARTIE:

-PIQUE (1° Tiers)
-BANDERILLES (2° Tiers)
-MULETA (3° tiers)
-Les combattants à pied
-Exhibitions d’adresse et intrépidité - Charlotades
-LE QUITE
-Mansos
-Précisions sur la viande – paye des combattants – …
-Avant cette époque, les amateurs étaient acceptés (espontaneos)
-EXPLOITS DE L'INDIEN

PIQUE (1°Tiers)
Le cavalier jette le débris de sa lance et (en) prend une autre qu'un des pages a toujours toute prête. En attendant l'autre cavalier s'approche, le taureau va à lui : il le reçoit de la pointe de la pique, tenant son cheval ferme : le taureau entre et se trouve arrêté par le bourrelet qui est proche de la pointe, de sorte qu'il ne peut approcher le cheval, car il faut que l'un ou l’autre cède, à moins que le cavalier ne le manque. Le portier qui, au sortir du taureau, s'était réfugié par le moyen de sa corde vers le haut de la tribune, descend de son refuge d'abord que le taureau s'est éloigné, et referme la porte.

Si le cavalier de la lance ne pique pas à temps son cheval, il risque que le taureau l'attrape : car, quoique la lance lui entre dans le cou ou dans le corps, la violence avec laquelle il l'attaque est trop forte pour qu'en se sentant piqué il puisse faire un saut de côté ou se cabrer, comme il a coutume de faire quand il entre avec moins de violence. Si les chevaux sont éventrés ou renversés, c'est souvent par la faute des cavaliers. Il y a cependant des taureaux si furieux qui, comme s'ils ne sentaient point la piqûre, ne laissent point d'y enfoncer jusqu'à ce que les cornes aient crevé le cheval et souvent déchiré le ventre, de façon que les boyaux restent entortillés à leurs cornes. J'ai vu un taureau qui a crevé ainsi six chevaux de suite et toutes les fois du premier coup.
Le cavalier à la pique n'a pas tant à risquer, à moins qu'il manque le taureau ou que la pointe de sa pique s'échappe de la plaie, ou qu'il n'ait le poignet assez fort. Alors, il est plus en danger que le premier vu qu'il ne pique point son cheval de façon qu'un des cas mentionnés arrivant, il n’y a point d’empêchement que le taureau ne puisse ouvrir la poitrine du cheval.

Si le cavalier de la place est désarçonné sans que le cheval tombe, ou bien que son chapeau "tombe par terre au combat", il a reçu une insulte, ce que les Espagnols appellent empeňio *.
(Note : « Il n'est point permis de tirer l'épée contre le taureau qu’il ne vous ait fait une insulte. On appelle insulte quand il vous arrache de la main le garrochon, c’est à dire la lance, ou qu'il a fait tomber votre chapeau ou votre manteau, ou qu'il vous a blessé vous ou votre cheval, ou quelqu'un de ceux qui vous accompagnent. En ce cas le cavalier est obligé de pousser son cheval droit au taureau; car c'est un empeňio, cela veut dire un affront qui engage à se venger ou à mourir ; et il faut lui donner une cuchillada »... Madame d'AULNOY, Relation du voyage d'Espagne, 1691.)

La formalité requiert que pour sa satisfaction, il mette pied à terre et tâche d'appliquer un coup de sabre au taureau, ce qui étant exécuté, il pourra remonter à cheval et continuer le combat.

Les cavaliers tâchent autant que l'occasion leur permet, de viser la pointe de leurs armes vers la nuque du cou du taureau. S'ils l’attrapent au bon endroit, qui est assez petit, le taureau ne manque pas de tomber raide mort : en ce cas le corregidor leur en fait ordinairement présent. En ce cas, on lui coupe la queue pour le reconnaître. Mais cette façon de la pointer est trop dangereuse pour celui de la lance, c'est pourquoi il tâche de conduire sa lance de manière qu'en entrant par le cou, elle aboutisse vers le cœur, ce qui ne manque pas de lui réussir quelquefois et de tuer le taureau par ce moyen.

BANDERILLES (2°Tiers)
Les cavaliers ayant ainsi combattu pendant quelque temps et (après) que le taureau ait reçu plusieurs blessures, ceux à pied se tiennent prêts et s'accordent entre eux sur celui qui doit commencer. Celui qui a la préférence est armé de deux banderilles et est très attentif aux ordre du corregidor : un signe de la main lui suffit pour qu'il courre comme un éclair par devant la tête du taureau et lui plante, en passant, les deux banderilles dans le cou ; la dessus, suit le second et fait de même, ainsi de suite, de sorte que ce pauvre animal se trouve dans un moment tout lardé de banderilles qui se trouvent clouées entre cuir et chair et qui, au moindre mouvement qu'il fait le piquent de nouveau, lui causent des douleurs si cuisantes qu'il fait des bonds et des sauts épouvantables. Dans le moment que ceux à pied courent, les cavaliers se retirent et s'écartent, ne leur étant plus permis de combattre ce taureau.

MULETA (3°Tiers) (muleta signifie béquille de bois en espagnol)
Le taureau étant rendu de fatigue, le corregidor donne un signal de son mouchoir, sur quoi les trompettes sonnent à la mort. A l’instant, le principal d'entre ceux à pied prend une banderille, en ôte le papier, et jette son morceau de manteau par dessus, de la main droite il prend une épée et avance vers le taureau en l'agaçant de son manteau qu'il lui présente un peu de côté devant lui ; quand le taureau baisse la tête pour l'attaquer, il tâche de lui donner un coup d'épée à la nuque du cou ; s'il ne peut réussir, il lui enfonce l’épée jusqu'à la garde par le cou vers la poitrine : il continue ainsi à le blesser jusqu'à ce qu'il tombe mort. S'il lui réussit de le tuer du premier coup souvent le corregidor le lui donne.

Sitôt que le taureau est mort, les trompettes sonnent victoire et puis après des fanfares. Un de ceux à pied lui attache une grosse corde munie d'un crochet aux cornes. Les muletiers, au moment qu'ils entendent victoire, entrent de la façon que j'ai dit plus haut ; on fait approcher les mules du taureau mort en reculant, on accroche le crochet à la boucle du trait. Un des muletiers va devant, tenant la corde du licou d'une des mules un peu longue, les autres fouettent.
Ils entraînent ainsi le taureau en plein galop hors de la place. Ces muletiers sont si agiles, que l’un d'eux, pendant que les mules sont en pleine course, se jette ordinairement sur celle du milieu, se tient à genoux dessus, et sort ainsi.

Les combattants à pied
C'est la coutume que les cavaliers de la place ne combattent que la moitié des taureaux, l'autre moitié est abandonnée entièrement à ceux à pied. Par exemple, les jours de fête de taureaux ordinaires de Madrid, l'on met à mort dix-huit taureaux, six le matin et douze l’après-midi ; ils ne combattent que les trois premiers du matin et les six premiers de l’après-midi, après quoi ils se retirent. C'est aux six derniers taureaux de l’après-midi que les combattants à pied font éclater leur adresse et leur intrépidité : ils font divers tours pour amuser le public.

L'un prend une pique d'arrêt ou autre long bâton, il agace le taureau ; quand cet animal pense le saisir de ses cornes, il s'élance en l'air au moyen de son bâton et saute par dessus. Le taureau se retourne croyant l'attraper, mais l’autre plus prompt lui échappe toujours (Pl.12). Un autre, armé d'une rondache (Bouclier circulaire...) et d'une épée, les deux pieds liés ensemble, se fait ainsi attaquer par le taureau : il le trompe avec sa rondache, saute de côté et lui donne un coup d'épée, même souvent le tue (Pl.12).
D'autres amusent et fatiguent même le taureau, en le trompant avec leurs manteaux ; l’on appelle cela en espagnol capear      (Prémices de la faena ?...)  (Pl.15).

Exhibitions d’adresse et intrépidité - Charlotades
Un autre met une espèce d'emplâtre blanc sous la plante d'un de ses pieds ; il attire le taureau ; quand il pense le saisir, il lui donne du pied contre le front ou l'emplâtre reste collé, puis faisant la pirouette il trouve moyen de s'échapper (Pl.16).

Ils ont encore une espèce de lance plus grosse qu'un bon bras d'homme, longue d'environ huit pieds, avec un gros fer bien tranchant en forme de cœur au bout. Ils font un creux en terre à environ vingt pas devant le toril : un homme pose le pied de cette prodigieuse lance dans ce creux pour qu'elle ne glisse, se met à genoux, soutenant d'un bras la lance, en dirigeant la pointe directement vers la porte d'où doit sortir le taureau, de l'autre main il secoue un drap rouge ou autre chose semblable pour attirer l'attention du taureau.
Etant ainsi disposé, on lâche le taureau qui va droit à l'homme ; celui-ci vise la pointe de sa lance vers le front de l'animal qui enfonce la tête dans le fer, de telle force qu'un bon morceau de bois suit, et le taureau tombe raide mort. J'en ai vu un dont la lance entra par le museau, fendit la mâchoire inférieure, entra par la poitrine et ressortit au-dessus de la queue de l’animal, ainsi tout son corps fut traversé de cette poutre. L'expédition de cette lance est ce qui me semble le plus périlleux, car si l’homme manque son coup, son unique ressource pour se sauver est de se jeter par terre.
Quelquefois ils se travestissent en cavaliers et en dames, étendent un tapis au milieu des arènes, s'y assoient les jambes croisées, pendant que d'autres leur apportent du chocolat, des biscuits, etc. Quand ils sont au milieu de leur festin, le corregidor donne le signal, le taureau arrive. C'est alors qu'il faudrait voir comme ces drôles savent s'échapper et se remettre au même moment à continuer leur besogne.

Ils ont aussi plusieurs outres, au fond desquelles ils ajustent des plaques de plomb, ensuite les gonflent ; après ils y mettent des têtes de carton avec des masques, des gants remplis de bourre pour les mains (Pl.18). Après cela ils habillent ces figures  ordinairement à la façon de France (peut-être par dérision) en hommes et en femmes, leur mettent des perruques, des chapeaux et des coiffures, leur attachent aux mains des banderilles et des éventails. Les Espagnols appellent ces figures des Dominguillos (Dominicains). Ils ont la propriété de se toujours redresser quand ils tombent, à cause du poids qui est au fond. Ils arrangent ces dominicains à peu de distance du toril. Le taureau sort et les attaque avec sa fureur ordinaire et y fait un ravage terrible ; mais ce qui met le taureau le plus en colère, c'est qu'autant qu'il terrasse, autant se relèvent avec un branle tout à fait risible. Il court de l’un à l'autre, les jette en l'air, mais c'est toujours à recommencer ; les habits, chapeaux, perruques, coiffes, même les têtes volent ; le corps se redresse toujours.
Il leur vient quelquefois de la Navarre des taureaux qui sont d'une vivacité et d'une légèreté incroyables et qu'on ne chercherait point en cet animal. Quand ils en ont de cette qualité, ils prennent deux baguettes fort minces, longues d'environ quatre ou cinq pieds, ils y attachent tout au haut un ruban rouge passablement large tendu de l’une à l'autre et plantées en terre à quelques pas devant les portes du toril.
Ces baguettes sont distantes l'une de l'autre d'environ huit à neuf pieds (Pl.19). Cet arrangement étant fait, ils donnent une secousse à ces baguettes, ce qui fait tressaillir le ruban : alors on lâche le taureau. C'est admirable de voir avec quelle légèreté cet animal saute par dessus ce ruban sans le toucher, étant néanmoins à près de cinq pieds élevé de terre.


LE QUITE
A propos de la légèreté des taureaux, il y en a qu'un cheval si bon coursier qu'il soit ne peut leur échapper. Les combattants à pied, quand ils en sont poursuivis loin de la barrière risquent d'être pris, quoiqu'ils soient d'une légèreté admirable : quand cela arrive, les autres jettent leurs drapeaux vers la tête du taureau ce qui attire souvent son attention et donne le temps à l’homme poursuivi de s'échapper en se jetant par dessus la barrière. Aussi, l'homme, quand il se voit suivi de près, s'il a son chapeau, donne un coup de tête, ou avec la main fait en sorte que le chapeau tombe entre lui et l'animal, sauve ordinairement sa vie par cette ruse (Pl.11).
Mais si cela ne réussit pas et que le taureau s'obstine à poursuivre l’homme, l'unique moyen et qui est la dernière extrémité, c'est de se jeter par terre. Le taureau en pleine course saute par dessus, les autres combattants accourent, jettent leurs chapeaux devant l'animal pour l'amuser, (de) crainte qu'il ne retourne à l'homme. J'en ai vu échapper plusieurs par ce moyen.

Il est aussi surprenant avec quelle dextérité ces gens se jettent par dessus la barrière quand ils sont pressés; j'en ai vu souvent qui font ce qu'on appelle le saut du sourd pour la franchir (Pl.11).

Il arrive fréquemment que le taureau à la poursuite de l’homme franchit la barrière après lui. On dirait que cela devrait causer de grands malheurs et beaucoup de ravages parmi les spectateurs des gradins (Pl.21); cependant, je n'ai jamais vu personne de tué en cette occasion. Le monde qui voit venir le taureau se jette de côté et d'autre tant qu'il peut ou monte les gradins ; les combattants y accourent, saisissent l'animal par la queue et réussissent ordinairement à le retirer aux arènes ; outre qu'il n'a pas les pieds fermes sur les gradins, et ayant par dessus cela une charge pendue à la queue, c'est ce qui lui fait porter la tête haute, de façon qu'il ne peut pas facilement agir des cornes.

Le plus qu'on a à risquer dans ce cas, c'est d'être foulé des pieds de l'animal, mais on en est ordinairement quitte pour la peur, la perte de quelques chapeaux, manteaux ou mantilles de femmes, ou de se voir déchirer les habits dans le désordre. Les filous sont aussi alertes alors pour profiter de cette confusion et d'escroquer ce qu'ils peuvent. C'est au reste, une des scènes les plus divertissantes pour ces peuples, pendant que d'autres en trembleraient.

Mansos
Mais si le taureau fuit les combattants, et qu'il se sauve et fuit devant chacun, n'y ayant pas moyen en aucune façon de l'attirer, le peuple le nomme bœuf et crie aux chiens. D'abord que l’ordre en est donné, un alguazil se rend à la porte du réduit du bourreau pour qu'on fasse entrer les chiens (Madame d'AULNOY (op. cit.); parle de «dogues d'Angleterre» remarquant que « le taureau les met sous ses cornes et les fait sauter en l'air comme des ballons »...). Dans un moment on en voit plusieurs qui se mettent après le taureau. Il en terrasse souvent quelques uns avant qu'il soit coiffé (Pl.20). Cela étant, quelqu'un de la troupe des combattants se détache et vient par derrière et lui coupe les jarrets avec une épée. Après cela, on le tue à l'accoutumée et on l’entraîne. Le peuple est très mécontent quand pendant une fête il se trouve plusieurs taureaux de cette qualité.


Précisions sur la viande – paye des combattants – …
Les muletiers traînent les taureaux morts dans les loges qui sont construites pour cet effet à peu de distance de l’amphithéâtre. Plusieurs bouchers les y découpent et en vendent la chair au petit peuple et aux paysans à très bon prix. Ils en font du bœuf salé et la revendent avec profit.

Pour ce qui est de la paye des combattants, tant à pied qu'à cheval, la Ville fait un accord avec eux : celle des cavaliers monte assez haut, mais s'ils perdent des chevaux, c'est pour leur compte. Si cependant ils ont le malheur d'en perdre plusieurs, sans qu'il y entre de leur faute, la Ville les dédommage souvent.

Il y a à la porte de l'amphithéâtre des maréchaux fort habiles qui ont soin de panser les chevaux blessés à l'instant qu'ils sortent de la place. J'en ai vu fréquemment qui étaient si maltraités que les boyaux leur traînaient par terre et que je croyais absolument perdus, qui néanmoins ont été parfaitement guéris et les ai vus quelque temps après combattre de nouveau.

Avant cette époque, les amateurs étaient acceptés (espontaneos)
Ci-devant, tout amateur obtenait la permission de se présenter en place pour combattre, surtout les amants pour témoigner à leurs dames leur tendresse et leur bravoure, dont beaucoup y ont eu le malheur de périr. Mais aujourd'hui on ne le permet absolument qu'à ceux qui en font un métier et qui prouvent par des attestations leur habileté en ce genre.
Le profit que la Ville tire de ces spectacles est employé au bénéfice des hôpitaux et autres œuvres pies, auxquelles les Espagnols, malgré leur inclination sanguinaire, sont beaucoup portés.

EXPOITS DE L'INDIEN
…. je ne puis omettre d'ajouter encore ici ce que j'ai vu pendant mon séjour dans ce royaume à cette occasion d'un Indien : ce qui, selon moi, surpasse tout ce que j'ai dit touchant l'adresse et la bravoure des combattants.

 Environ l'an 1754, ou 55, un américain qu'on disait être du Chili, et qu'on nommait simplement l’Indien, se présenta devant le corregidor pour avoir la permission de combattre à l'amphithéâtre les taureaux à sa façon et de faire voir au public son adresse ; ce qu'il obtint. Le corregidor fit son accord avec lui, et il fut mis aux affiches publiques. C'était un homme de médiocre taille, assez bien pris, et âgé d’environ trente ans, guère davantage.

Cet Indien fit ficher en terre au milieu de la place de l'amphithéâtre deux gros poteaux carrés, hauts d'environ six pieds, et à la distance à peu près d'un pied l'un de l’autre.
Il entra en place habillé de rouge à la façon d'Andalousie. Il montait un joli petit cheval baie. Au bras gauche il portait un rouleau d'une assez longue corde de la grosseur d’un doigt, dont un bout était attaché à l'entour du corps du cheval, et l’autre se terminait par un nœud coulant. Il se présenta ainsi devant le corregidor qu'il salua, de même que le peuple. Il fit retirer les combattants à pied à l'écart, ensuite il prit le nœud coulant de sa main droite et s'avança vers le toril.

Le signal donné, on lui lâche un taureau, il prend la fuite du côté des poteaux, le taureau le suit. En même temps, l’Indien allonge son nœud coulant en le faisant voltiger autour de sa tête, de façon qu'il fait en l'air un grand cercle, et cela toujours en courant poursuivi du taureau. A la fin, voyant le moment il lâche le nœud, et par un tour de bras, il fait que cet animal se trouve pris par les cornes (Pl.22). Cela étant, il l'attire du côté des poteaux et jette en passant adroitement la corde entre les deux, après quoi, il fait faire au taureau, en le harcelant toujours, tant de tours à l'entour de ces poteaux qu'à la fin il y reste attaché si court que les cornes y touchent. Alors il met pied à terre, détache la corde de son cheval et l'entortille autour des poteaux, ensuite il ôte la selle du cheval et le fait emmener hors des arènes. Il approche après du taureau et lui frotte le dos de craie en poudre avec précaution par rapport aux coups de pied. Après quoi, il lui met la selle avec beaucoup d'adresse et le sangle fortement. Il détache la croupière, la glisse subtilement à la queue du taureau jusqu'à ce qu'elle se trouve là où elle doit être. Le taureau se secoue, rue, cabriole et tire des coups de pied de tous côtés, mais notre homme les sait éviter parfaitement et continue sa besogne.

Le taureau étant sellé (de bride il n'en est pas question), l'Indien saisit son temps et se jette adroitement dessus : alors il sort son couteau de chasse et coupe la corde toute proche de la tête de sa nouvelle monture. Le taureau se sentant détaché et n'ayant pas accoutumé cette charge sur son dos, fait des sauts épouvantables tout à l'entour de la place. L'Indien saisit en passant une pique d'arrêt que quelqu'un lui tend. Aussitôt on lui lâche un nouveau taureau qu'il combat autant que l'occasion peut le lui permettre sur son indomptable monture (Pl.25). A la fin, quand son taureau est rendu de fatigue, il tire son poignard, et du premier coup le tue sous lui (Pl.26).

Le jour que je vis les exploits de cet Indien, son taureau étant tout essoufflé, il s'arrêta pas loin d'un des alguazils. Celui-ci s'approcha un peu et dit à l'Indien que sa monture n'en pouvait plus, qu'il devait l’expédier avant qu'elle crève sous lui. L'Indien lui répondit qu'il ne devait point s'y fier qu'elle avait encore assez de vigueur et qu'il ne lui conseillait pas d'approcher de trop près. L'alguazil, voulant faire le brave, s'approcha davantage comme pour se moquer de l'Indien. Tout à coup son taureau se ranima (peut-être qu'un coup d'éperon y a contribué) court sus à l'alguazil et lui creva son cheval, peu s'en étant fallu qu'il ne fît de même du cavalier, ce qui causa de grands cris de joie au peuple.  Présentement il ne me reste plus que de parler de la façon dont se font les fêtes royales de taureaux.

Ainsi s'achève le savoureux récit de cet amateur de l'Espagne et de sa culture, le premier illustrateur des pratiques taurines du XVIII° siècle.

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Commentaires

26.09 | 09:44

Merci de votre apport.

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25.09 | 13:59

N'oubliez pas mon compatriote Nikko Norte, "El Holandès" novillero sans picadors jusqu'en 2005, qui va publier ses mémoires le mois prochain (octobre 2018)!

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18.09 | 12:07

Une dernière précision : après le tirage des lots, chaque matador (ou son représentant) choisit l'ordre de sortie de ses toros

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10.12 | 21:17

Bravo à Maurice Daussant ainsi qu'à toute son équipe de bénévoles pour son film sur Gabin Réhabi. Très beau film.

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