3°Archives Réflexions / Anecdotes

GRAINES DE PASSION

Palomo Linares

Quel est ce vent mystérieux qui souffle sur le monde tauromachique ?
Quel est cet enchantement qui incite de jeunes gens à vouloir construire une vie sur une succession de dix minutes d'affrontement avec un toro ?

Dans le passé, pauvre, sans le sou, « alpargatas » aux pieds, il était le « maletilla », le jeune qui aspirait à devenir torero. Il marchait, solitaire, sur un chemin de chaleur, de poussière, de cailloux. Baluchon à l'épaule, il cheminait vers son destin, un destin rêvé depuis si longtemps. A la nuit tombée, il dormait contre un talus ou sous un arbre. Il regardait les étoiles avec espoir, les yeux brillants de faim.
Il voulait devenir torero et un grand torero, une « figura » comme on dit… Accéder à la gloire, et avec elle, à la musique si réconfortante de la richesse…effaçant les couleurs et les odeurs de la misère.
Il n'était plus ce rien de la société. Il a réussi à grimper l'échelle de sa liberté. Chaque barreau franchi a exigé de lui du courage, de l'audace. Sautant dans les enclos privés, il a volé des passes à la bête. Il a reçu sans fléchir ses coups. Il a ressenti ces peurs qui maintiennent pour une seconde le cœur en apnée, parce que seul, poussé par une fièvre révolutionnaire de changer sa vie, son destin, il affrontait le toro. Il lui parlait avec pour seul langage un chiffon et la nudité de son corps …
Mais le combat avec la bête n'était pas le seul combat… Il est entré dans l'arène du Mundillo dont les codes lui étaient inconnus et qui, par ailleurs, ne l'intéressaient guère. Il n'avait qu'une idée en tête : toréer, toréer… Devant les obstacles, il a serré les dents les faisant crisser de rage contenue. Devant les rejets, il a puisé au plus profond de ses tripes le courage, la ténacité, la pugnacité de continuer, de croire en soi pour démontrer que ce combat de la vie et de la mort était son combat.
Avancer coûte que coûte, devenir ce demi-dieu de lumière offrant une création intemporelle qui touche chaque spectateur au plus profond de lui-même.

De nos jours, il n'a pas faim, il joue sur des consoles, ou ses yeux sont fixés sur le portable. Il reçoit une instruction, va au collège, au lycée. Son rêve le mène à l'inscription dans une école de tauromachie où d'autres jeunes, comme lui, s'entraînent dans un cadre défini, sécurisant. Un professeur, un ancien torero, lui transmet son savoir, l'initie aux arcanes de la rencontre avec le fauve.
Avec ses camarades, avec « carreton », capes et muletas, il apprend l'A.B.C du toreo. Des associations ou des éleveurs organisent des tientas durant lesquelles il se mesure à des vaches, apprend à ressentir le combat avec la bête. Parfois la famille, les amis l'accompagnent, (et pour quelques-uns, fort rares au demeurant), le soutiennent financièrement et moralement.

Qu'il est loin le « maletilla », ancêtre du torero…

Des décennies séparent ces deux univers si différents, et pourtant… et pourtant… la même passion !
Et les mêmes obstacles à surmonter dans l'arène du Mundillo…

La passion du premier nous serait compréhensible. Pour échapper, sortir de la misère, on essaie tout…
Mais n'y a-t-il que la faim qui pousse à mettre en jeu sa vie dans une arène ?

Dès lors, le deuxième, à la vie plus ou moins confortable suivant son appartenance sociale, nous démontre qu'une énigme profonde instillée dans les fibres les plus intimes de l'être, pousse ces jeunes à se mettre devant le terrible fauve aux cornes acérées, les pousse à se jouer la vie.

Au XXI ième siècle, connectés en permanence à Internet, rivés à leur portable, des jeunes rêvent d'affronter un fauve d'une demi-tonne de muscles. Un animal qui, s'ils tombent au sol, ne les épargnera pas, mais les labourera, les éventrera. Néanmoins, ils veulent toréer, ils veulent se présenter devant le fauve et créer avec lui une œuvre des plus étranges…Une oeuvre qui les dépasse, les transcende et en même temps transcende le spectateur…

Alors, de quel sortilège sont-ils le jouet ? Ou bien, sont-ils les élus d'une force mystérieuse au-delà de l'entendement de notre simple quotidien ?...

Ils nous parlent de « PASSION ». Mais quelle est cette passion étrange d'une autre dimension, d'un autre monde ?… Monde intérieur de l'indéfinissable, de l'indescriptible, monde de l'éther, monde céleste qui incite à offrir sa vie pour flirter avec la Dame Blanche?

Ils sont jeunes, avec encore les traces de l'adolescence révolue… Et ils cambrent les reins. Torse bombé de l'amplitude de leurs désirs, ils portent fièrement l'habit scintillant de leurs rêves. Ils sentent en eux les prémices de leur métamorphose en un dieu de l'arène… Sortir de sa chrysalide sera long, contraignant, douloureux… Quel homme-dieu deviendront-ils?... Seuls, dans l'intimité de leur corps et de leur âme, ils ressentent la force qui est lovée au plus profond d'eux-mêmes…

Un souffle mystérieux enveloppe ces jeunes au cœur à la fois tendre d'âge et trempé à l'acier de l'épée transgressive… Peut-être ne peuvent-ils être compris que comme peuvent l'être le peintre devant sa toile, le sculpteur devant son matériau ou le performeur ne faisant qu'un avec son œuvre ?
Quel que soit le temps présent, l'artiste est là. Il naît et meurt avec son temps en le traversant  de sa puissance créatrice au service de l'évolution civilisatrice des hommes sur terre. Il est là …et son message est pour aujourd'hui et demain…

Novilleros, Novilleras, Toreros, Toreras… je les admire…je les admire… L'œuvre d'art, réussie ou non, qu'ils accomplissent à chaque toréo, donne tout son sens à ma vie sur terre, une vie qui n'a de sens que parce qu'elle meurt. Le courage, l'abnégation dont ils font preuve face au fauve éveillent en moi l'humilité de ma vie, tel un grain de sable balloté par les flots.
Et lorsque l'artiste-torero, et son partenaire, le toro, réalisent une faena exceptionnelle, de ces faenas qui suspendent les souffles dans l'air, une faena durant laquelle le cœur grossit d'émotions à la fois intenses et subtiles, ils vous offrent, pour un instant (et quel instant !), un bouquet sublime aux senteurs et couleurs de la vie éternelle que vous accueillez par une explosion de joie pure irriguant tout votre corps.

Et un vent mystérieux souffle…
Et un vent mystérieux souffle et drape la tauromachie de ce qui fait d'elle une œuvre civilisatrice…

Un vent mystérieux souffle…


Picaflor - 28 avril 2019

Courir après ses rêves…et les rattraper

Qui, enfant, n'a pas rêvé d'être un super héros sauvant le monde, les autres, aidant les malheureux, les faibles…la planète ! Pour cela on choisit de devenir médecin, avocat, agriculteur, enseignant, pompier et j'en passe. Certains même rêvent d'être TORERO !
Le contact avec les toros s'est souvent fait très tôt, par hasard, grâce aux parents, aux amis, à des rencontres fortuites… Et le coup de foudre fut quasi immédiat. Quoi de plus grisant que la confrontation avec cet animal mythique, sauvage, terrifiant, à qui l'on va imposer sa volonté, le dominer avec sa connaissance, son habileté, son art, sa grâce, sa personnalité qui feront de lui un torero unique, que l'on remarque, que l'on choisit, encensé par toute l'afición.
Beaucoup sont appelés mais peu sont élus…
Pourquoi ? Parce que la tauromachie, à l'instar de tout ce qui touche à l'art, au sport, est un engrenage. Ils y a ceux qui décident, dirigent, imposent. Ils sont apoderados, empresas…Ils choisissent les toreros en fonction de leurs possibilités, de leur talents, de promesses qu'ils peuvent dégager, décident d'en faire des vedettes ou pas…Et tout ça à travers des combinaisons compliquées qui nous échappent totalement et nous posent questions si l'on veut bien car la plupart des gens vont jouir du spectacle offert par la corrida sans état d'âme. Mais avec tout ça les toreros, comment trouvent-ils leur place ? N'ayant en tête que leur passion, ils sont très souvent éloignés des « affaires », à la merci de gens pas toujours philanthropes voire honnêtes. La même chose est constatée dans le cinéma, le théâtre, la musique, le sport etc. Le système perverti, ne fait qu'entrouvrir la porte à certains et en laisse beaucoup dans la salle d'attente.
Les aficionados tout aussi séduits par la tauromachie, pour les mêmes raisons souvent que les acteurs de la corrida, expriment leur sensibilité et leur préférence. Quoi d'extraordinaire ? Personne n'est semblable. Il y a les toristas, amoureux du toro brave capable de prendre 3 ou 4 piques sans faiblir dans un affrontement souvent magnifique et exaltant, ces bêtes sont dangereuses, difficiles et demandent au torero une technique, une stratégie de combattant pour dominer l'animal maître dans l'arène. Il arrive que ces animaux allient de la noblesse avec la bravoure, alors on assiste à une faena plus templée, plus élégantes si l'homme est artiste et dominateur.
Les toreristas  seront plus sensibles au toreo artiste, aux passes suaves, au duende exprimé  par certains artistes comme Curro Romero et Rafael de Paula à l'époque, Javier Conde et actuellement Morante de La Puebla qui incarne ce génie artistique vénéré par beaucoup. Le duende signifie littéralement « un charme au sens d'un sort jeté par quelque sorcière, qui est l'apanage de quelques rares toreros élus qui peuvent par la magie de leur toreo, suspendre le temps et plonger le spectateur dans une dimension, celle des émotions sublimées. Savoir s'ils toréent importe peu : ce qui compte, c'est ce qu'ils donnent à ressentir, au-delà des gestes perceptibles par le commun des mortels » André Viard
 On vous dira que les toros de ce genre de toreo sont plus faciles pour certains voire fades, que ces personnalités se comportent comme de capricieuses divas et font fis du public, d'autres seront scandalisés par ces propos et admireront toujours leur idole. Quoi de surprenant ? Déjà l'afición n'est-elle pas un sentiment étrange qui ne s'explique pas ?
Toutefois les aficionados sont à même d'aimer les deux genres de tauromachie et c'est ce qui rend l'art taurin accessible à tout spectateur sensible à son charme.
Comme il y a deux catégories de toros, semble- t'il, on pourrait croire qu'il y a deux catégories de toreros.
Et c'est là, que pour moi, entrent en jeu des injustices indéniables.
Pour affronter les toros dits « durs », on voit des jeunes hommes habités par leur art, leur désir de reconnaissance, leur souhait de réaliser leur rêve mais qui n'ont pu accéder aux contrats par les hasards de la vie et par ce fameux système assez perverti, obligés d'en passer par là. Car faute de grive on mange des merles. Les voilà embarqués dans une galère qui n'épargne personne. Peu de contrats, car les corridas « dures » sont moins nombreuses que les autres, il faut bien le dire, moins appréciées de la majorité de l'afición, ils se voient donc moins rémunérés que les vedettes qui remplissent les grandes arènes et attirent la majorité des spectateurs, moins considérés par le public qui préfèrent voir des vedettes et non des inconnus.
Pas évident le parcours de ces « sans grades » qui malgré leurs immenses capacités (il leur en faut plus que les autres) obtiennent des succès d'estime pour le moins. Un exemple : Diego Urdiales, torero de vingt ans d'alternative, ayant obtenu de grands succès dans des arènes de première catégorie, n'a fait que six paseos en 2018. Ils sont légions : Pepe Moral, Emilio de Justo, Paulita, Octavio Chacón, Curro Diaz, Fernando Robleño, Rafaelillo et j'en oublie surement…Malgré l'intérêt du public, on ne les voit pas souvent dans les arènes.
Pourtant on note chez ces garçons une indéfectible envie de se mesurer aux toros, une soif d'arriver et d'être reconnus comme figura.
Plus aisé à comprendre ceux qui sont nés « une petite cuillère en argent dans la bouche », dont les pères furent célèbres, ceux qui ont des familles aisées pour fournir les deniers nécessaires dans un parcours difficile qui passe par les novilladas sans picador puis celles avec piques qui non seulement ne rapportent rien mais demandent de l'argent au novillero qui veut toréer.
Les plus surprenants pour moi, sont les garçons issus de familles modestes, qui connaissent des galères pas possibles, des déconvenues angoissantes malgré leur travail, leur obstination, leur constance à la course aux contrats malgré les années qui défilent. Soutenus souvent par leur famille, n'hésitant pas à enchainer les petits boulots pour subvenir à leur besoin. Au bout c'est souvent le doute, l'échec…
On les interroge : pourquoi continuer ? Ils vous assurent qu'ils croient en eux et à leur bonne étoile. Surprenant non ? Car leur vie n'est plus tout à fait celle d'un jeune de leur âge. Pas beaucoup de sorties avec les copains, les loisirs sont consacrés à l'entrainement encore et encore, aux distances parcourues pour aller « tienter » d'élevage en élevage…Quoi de plus naturel que de prouver qu'on est le meilleur, qu'on veut atteindre les sommets, qu'on a besoin d'un public qui vous admire ou plus prosaïquement de gagner de l'argent. Je suis sure que ce n'est pas cela qui compte le plus…
L'adrénaline libératrice d'endorphine, molécules du bien-être, habite le torero lorsqu'il entre en scène. Après la peur ressentie dans l'intimité de sa chambre avant une corrida, présente encore dans le patio de caballos avant l'heure fatidique ou dans la chapelle, refuge du combattant pour échapper aux admirateurs importuns dans ce lieu qui mérite le respect. Enfin le ruedo libérateur apparaît faisant basculer le héros dans un nirvana qui supplante toute peur, toute douleur même lorsqu'elle est se présente par malchance. Le scénario se répète : le torero rageur se relève après une cornada, poursuivant jusqu'au bout sa mission, estoque le toro et seulement après l'effondrement du monstre il se laisse emporter vers l'infirmerie. Souvent sublimé et heureux d'avoir versé son sang comme le dit si bien Pepe Moral à l'issue de sa blessure à Nîmes en septembre 2018.
Je crois que je comprends cela : tout pour échapper à l'anonymat d'une vie sans éclat pour un garçon qui n'a que de cesse d'arriver au sommet de son art.
On ne peut que s'indigner quand on voit un garçon obligé de changer de direction autrement dit de se tourner vers les corridas dites dures pour poursuivre une carrière qui n'a pas abouti dans le circuit habituel malgré ses qualités, son courage. Attendre qu'un torero soit gravement atteint pour lui proposer des corridas plus faciles comme Padilla ou Paco Ureña cette année, cela ne vous interpelle pas ?
Pensez-vous qu'ils sont incapables d'être habité par le duende ?
Evidemment difficile d'être habité quand il vous faut combattre tel un gladiateur face à des bêtes qui ne collaborent en aucun cas. Alors de temps en temps laissons les toréer plus « a gusto »…
On n'oppose pas les amateurs de jazz, de rap aux amoureux de musique classique ou d'opéras. Pourquoi n'en serait-il pas de même dans « l'art de Cuchares ».
Peut-être allons-nous assister dans un temps prochain à une évolution qui permettrait des changements propices à la tauromachie du futur.
Les aficionados n'attendent que ça et il semblerait que des changements propices à cela s'annoncent. Un engouement pour ces toreros émergeants se voit de plus en plus et ils sont annoncés dans les grandes ferias. De leur côté les figuras prennent conscience de l'attente de l'afición qui aimerait les voir affronter des élevages inhabituels pour eux. C'est ainsi que Sébastien Castella va se mesurer aux Miura à Séville lors de la feria du printemps, on verra Enrique Ponce devant des « La Quinta » en compagnie de Javier Conde et il y aura d'autres défis encore.
Le Bombo, instauré par Simon Casas empresa des arènes de Madrid à la feria d'automne 2018, fait des adeptes pour la prochaine San Isidro chez les figuras et les autres bien sur. L'horizon s'éclaire sur le changement mais toujours avec la même mystérieuse passion chez les toreros comme chez les aficionados et prions les dieux que cela perdure.



Nota Bene : le Bombo est un tirage au sort avec des élevages et des toreros qui ne sont pas toujours habitués à se mesurer à certains élevages. Ainsi ont joué le jeu : Enrique Ponce, Sébastien Castella, Miguel Angel Perera, Antonio Ferrera, Andres Roca Rey, Paco Ureña, Diego Urdiales, Alberto Lopez Simon, Gines Marin et Alvaro Lorenzo.
Les élevages sont ceux de :Jandilla, Puerto San Lorenzo, Adolfo Martin, GarciGrande, Domingo Hernandez, Juan Pedro Domecq, Alcurrucen, Montalvo,Parlade et Fuente Ymbro.

La Chicuelina mars 2019

TORO

Plein été, chaleur pesante, brûlante…Silence flottant, lèvres closes en attente… Des milliers de paires d'yeux fixent le toril… Crissement du pêne dans la gâche…La porte s'ouvre…Trou noir béant vide, peuplé d'attentes… Puis, brusquement, une masse impétueuse telle une vague déferlante surgit, s'immobilise à l'entrée du cercle, aveuglée par la lumière soudaine de cet après-midi de soleil lourd… Deux trois secondes de silences suspendus… Noire, énorme, et comme un diable sortant de sa boîte, la bête se met en branle, s'élance dans une poursuite effrénée, galope le long des barrières faisant trembler le sol, soulevant des nuages de poussière de rêves…

Toro ! « ambassadeur de la mort » comme le qualifiait Cocteau, au garrot fleuri de petits fanions de la couleur de sa couche, ses prérogatives sont celles de l'époux (ou épouse) dans l'attente de l'union…

Moulé dans sa robe sans paillettes, sans dorures, le toro offre avec arrogance et virilité la puissance de ses muscles, recevant dans la sculpture mouvante des rotondités et des creux de ses flancs, de son dos, de ses épaules, le scintillement de sa communion avec le soleil… Masse houleuse, porteuse d'ombres et de lumières… Le front ceint de cornes acérées semblables à la couronne d'un dieu belliqueux, grandes ouvertes ou courbes, prêtes à accueillir le dernier baiser.

Ses pattes ressemblent à une illusion tant elles paraissent fragiles sous le poids d'une demi-tonne de chair et d'os. Mais ce n'est qu'une illusion comme l'illusion de nos désirs…
Son mufle souffle son envie d'en découdre avec les planches, barrières sur son passage, d'en découdre avec ces êtres mouvants, s'approchant, fuyant, dans un va et vient d'attentes, de peurs, de quêtes, de désirs tremblants, excitants, d'un futur encore à dessiner, à vivre… Quel est donc ce dieu qui bouge ces pions sur la marelle de sable ?

En avant, prêt pour la rencontre avec la pique, son poitrail lourd porte avec force une tête majestueuse qui, poussée par l'ardeur vitale de ses reins, imprime avec une véhémence démesurée sa bravoure…ou avec un refus insolent son apathie…Enigme de la rencontre…

Des bâtons entortillés de papier coloré, aux crochets aiguisés, pénètrent dans l'intimité de sa peau, lui extorquant des chapelets de guirlandes du sang de son histoire…métaphore mythique d'une résurrection…

Il est là, il vient…Brillant des feux de son courage, de sa témérité, de son rêve, prêtre d'une cérémonie aux accents secrets de la création, le torero s'approche lentement de la présence de son animalité incarnée. Il affronte le fauve. De ses volutes de cape, il courtise la bête. De ses arabesques sacrées, il la séduit. De la compréhension, de la douceur, de la lenteur de sa muleta, il s'unit à elle, révélant sa noblesse et transcendant ses propres instincts. L'alchimie opère. L'un et l'autre célèbrent en harmonie leur union. L'émotion est à son point culminant. Les épousailles se concrétisent sur l'autel des dieux. Et enfin…jusqu'à la garde…l'épée du mâle pénètre le garrot du fauve…l'air s'emplit des soupirs exhalés des spectateurs…délivrance de l'attente…instants sublimés durant lesquels les angoisses enfouies dans le tréfonds de l'âme, se dissolvent dans la lumière d'un monde en recherche de la paix de son intériorité… Spiritualité espérée…

Et semblable aux œuvres picturales de Pierre Soulages, dans cette arène de la Vie et de la Mort, transfigurant notre propre existence, le noir sous le soleil laisse miroiter l'intemporalité de la lumière…


Picaflor  - 17 février 2019


NB:  Voir aussi MUSIQUE ET CORRIDA par la Chicuelina 

TAUROMACHIE ET OPERA

Une rencontre ressemble parfois à un arbre fruitier lequel vous présente ses fruits à connaître et à savourer.
C'est ainsi que j'ai découvert l'opéra. Il y a de cela quelques années, une amie férue de chant lyrique me fit écouter la soprano Elisabeth Schwarzkopf. La voix merveilleuse de cette diva me toucha profondément. Tout mon corps fut parcouru de frissons subtils et vibra comme un instrument que l'on réveille. Son chant irrigua les fibres les plus intimes de mon être…Et me voilà, spectatrice assidue de ce théâtre chanté…

J'ai découvert la corrida de la même façon. Il y a de cela quelques années, un de mes proches m'emmena découvrir ce mystérieux combat d'un homme et d'un fauve. Dans un cercle de sable, cette mise en scène poignante de la Vie et de la Mort au diapason de notre propre existence, me saisit et m'ensorcela. Et me voilà spectatrice assidue de cette dramaturgie.

Et comment échanger sur ce spectacle avec des personnes éloignées de cette tradition et quelque peu dubitatives ?
A leurs questions sur la corrida, j'essayais de leur faire comprendre ce que pouvait être ce spectacle en établissant une comparaison avec l'opéra.
Tout d'abord, l'opéra, à l'origine, est un art populaire tout comme la corrida à pied dont ses premiers toreros étaient issus d'un milieu socio-économique très modeste (Costillares, Pedro Romero, Pepe-Hillo, Paquiro…). En Italie, terre native de cet art, le chant lyrique est ancré chez tout un chacun, sans distinction de catégorie sociale depuis le premier opéra de Monteverdi joué dans le cadre populaire du carnaval de Mantoue en 1607.
La dramaturgie caractérise ces deux arts, bien que dans la corrida, elle soit poussée à son extrême par une mort physique qui conclut le combat.
La virtuosité des acteurs se révèle dans le répertoire de chacun, l'un dans les passes, l'autre dans les arias.
Et quand le toreo et le chant atteignent l'intensité supérieure dans leur exécution, cette intensité à la fois subtile, précieuse, magique, qui vous transporte comme par enchantement dans le monde sublime des émotions, alors les mots sont insuffisants pour en exprimer l'essence.
Ces deux expressions artistiques, bien que différentes dans leur décor, dans leur cadre, se rejoignent pour exprimer la nature collective des émotions humaines, la subtilité des sentiments et par là-même deviennent universelles.
Depuis quatre ans, le paseo des arènes de Béziers s'ouvre sur l'air du « Toréador (Escamillo)» du célèbre et largement diffusé opéra « Carmen » de Bizet. Dès les premières notes, le baryton Frédéric Cornille emplit l'espace de l'envolée de ses aigus tendus et de ses graves, imprimant les pas du paseo des prémisses d'émotions à venir.

Dernièrement, plongée dans la lecture de l'ouvrage « Le voyage d'Italie - Dictionnaire amoureux » de Dominique FERNANDEZ de l'Académie française, quelle ne fut pas ma surprise, parvenue à la partie « Mœurs - Opéra- », de lire un chapitre dans lequel l'auteur fait un parallèle entre « Opéra en Italie et corrida en Espagne ». Et, qui mieux que l'auteur de la prestigieuse Académie pour vous en parler, d'autant plus qu'il aborde des aspects intéressants de la corrida.
Dès lors, je ne vais pas faire ni un résumé ni un commentaire de ce passage, vous laissant ainsi, lecteurs de Torolibre, la possibilité de le lire dans son originalité.

«(…) L'arène espagnole est également un lieu clos, arrondi, quelquefois d'une architecture superbe, comme à Ronda, en Andalousie, resserré sur une cérémonie collective qui sert à purger la communauté du bouillonnement de ses passions. Comme à l'opéra, il y a les comparses - serviteurs, picadors, banderilleros - et les premiers rôles, jusqu'aux divas follement acclamées, qui sont des hommes en Espagne - le torero qu'en appelant « toréador » la plupart des Français confondent avec le fanfaron de Bizet, sans soupçonner à quel rituel précis, aussi difficile à exécuter qu'une partition de musique, obéit chacun de ses gestes. La mise à mort de l'animal se fait selon un code rigoureux, de même que dans le bel canto romantique la cabalette suit obligatoirement la cavatine - ce qui n'exclut pas, dans les deux cas, la variation libre, mouvements du corps pour le matador, fioritures pour la chanteuse. Toute faute est sanctionnée par les huées du public, mais si l'artiste se surpasse dans son numéro, la température monte de plusieurs degrés dans l'assistance, et les traits virtuoses déclenchent une véritable hystérie. L'épée enfoncée d'un seul coup est l'équivalent assez exact du contre-ut victorieusement décoché. Dans les deux cas il s'agit de l'exploit attendu mais dont la difficulté technique tient jusqu'au dernier moment le public dans une anxiété délicieuse que transforme en orgasme voluptueux le soulagement de la tension.
Si les analogies sont évidentes - recherche d'une jouissance érotique déguisée sous l'apparat d'une cérémonie minutieusement codifiée-, non moins manifestes apparaissent les différences. En Espagne on demande au geste (la musique n'étant qu'accessoire) la libération de la libido refoulée, en Italie on la demande (la gestuelle des acteurs comptant peu) à la voix. Une autre divergence essentielle concerne le sexe de l'idole : mâle en Espagne, féminine en Italie. (…)
L'homme qui tue en Espagne, la femme qui gémit en Italie : chaque peuple se révèle par le divertissement qu'il préfère. Bien qu'il faille être prudent en s'avançant dans ce domaine, on pourra dire que l'histoire nationale respective de ces deux pays se reflète dans leurs spectacles. Le matador perpétue le comportement belliqueux, l'humeur indomptable des insurgés de 1808, des héros de la guerre civile de 1936. L'Italien, qui a derrière lui une longue histoire de conquêtes et de spoliations par des armées étrangères, peu de souvenirs d'insurrection et aucun de révolution, s'identifie plus volontiers dans le personnage élégiaque d'une infortunée malmenée par le destin.
Plus difficile semble à comprendre le symbolisme sexuel de l'opéra. Si le geste du torero plantant son épée dans le garrot de la bête est la mimique à peine stylisée de l'acte sexuel auquel participe par ses cris, par son excitation l'arène tout entière, après quels détours plus complexes la voix de la diva parvient-elle à libérer le spectateur de son énergie érotique ?(…) »

Une autre façon de voir, de parler de l'art tauromachique… Eh oui, il suffit d'ouvrir la fenêtre de la curiosité et la porte du sensible… humer l'air de la création pour ressentir l'émotion … et, la corrida telle la corolle du capote déployée, révèle la richesse de toutes ses facettes qui en font un art universel.


Picaflor    9 février 2019

IVÁN FANDIÑO Demain je serai libre

Le chant du cygne

Nestor GARCÍA, apoderado, dans son ouvrage « IVÁN FANDIÑO  Demain je serai libre », relate une vie tauromachique avec son ami et alter-ego le torero Iván FANDIÑO, une vie semblable à un pèlerinage semé d’embûches certes, mais avec une foi immense chevillée au corps et au coeur.
Hommage à Iván FANDIÑO, guerrier face aux toros, guerrier face aux ombres des coulisses du système tauromachique.

A chaque en-tête de chapitre, Nestor GARCÍA transcrit les paroles d’Iván FANDIÑO (il le précise à la page 13). Dès lors, au travers de ces mots et de ceux du torero, il scelle la beauté, la sincérité, l’émotion, l’amour du toro et du toreo.

Bientôt Noël, bientôt le solstice d’hiver qui marque, dans toutes les Grandes Traditions, l’ouverture de la Porte des dieux. A cet espace temporel dans lequel la lumière se fraie un chemin dans l’allongement des jours, les civilisations lui ont rendu hommage avec la création d’un dieu solaire qu’ils font naître d’une vierge (symbole lunaire) le 25 décembre : Mithra, Horus, Attis, Jésus….
Alors c’est un cadeau déposé à la Porte des dieux. C’est un cadeau pour l’esprit et l’âme que de lire, de se laisser toucher par les paroles sensibles d’Iván FANDIÑO, être solaire des arènes terrestres.
Ces paroles sont d’une intensité, d’une philosophie de vie profondes. Elles ne sont pas seulement celles d’un torero. Elles sont le chant d’un homme, d’un philosophe, d’un artiste, d’un être spirituel. Et c’est le toreo, rencontre mystérieuse de l’Homme et de l’Animal, qui en a ciselé la substance, l’essence de Vérité…

(Toutes les citations sont fidèles et en intégralité issues du livre et par conséquent encadrées par des guillemets. Mon intervention s’est limitée à les imbriquer de telle façon à créer un texte dont la structure stylistique est celle d’un petit traité…)

TRAITE DE VIE INTERIEURE DU TORERO IVÁN FANDIÑO

« Ne renonce jamais à un rêve, suis les signes qui te conduisent vers lui.

Je ne veux point m’en aller, je resterai dans le souvenir, dans les esprits, dans les âmes, là où je ne meurs jamais.

Je ne suis pas là pour être un de plus.
Je ne veux pas être un torero quelconque de plus. N’est-ce pas normal ? Cela est peut-être unique, ou pas. J’aime rêver  de mes illusions. Pour parvenir à mes fins ? Faire parler le cœur, assurément !

C’est dans le coin de mes rêves que je fais défiler le temps. Je ne sais pas ce que le futur me préparera mais je sais ce que je lui donnerai.
A chaque instant je rêve que j’y suis arrivé et je ne veux pas me réveiller.

Moi, je lutterai vraiment contre les éléments, je veux changer mon histoire

Chaque instant est une chance pour se dépasser.
Ne demande pas des défis à la hauteur de ta force, demande de la force à la hauteur de tes défis.
Les obstacles m’ont fait mûrir ; les succès, réfléchir et les échecs grandir.
Il y a dans la vie des moments difficiles, mais je les aime ! Surtout pour voir la capacité que nous avons de les surmonter.
Si tu ne fais pas un maximum d’efforts, comment vas-tu savoir où sont tes limites ?
Je peux perdre la vie pour obtenir ce que je veux, mais je ne veux pas perdre la tête pour obtenir ce que je désire.

Pour gagner, je souffre ; pour sentir, je rêve ; pour profiter, je lutte ; pour toréer, je meurs.

Je sais d’où je viens, je sais où je vais, je sais ce que j’ai et je sais où je veux arriver.

Parfois, il n’y a pas de prochaine fois ou de seconde chance, et parfois, c’est maintenant ou jamais.
Le vrai guerrier sait qu’il n’a qu’un choix : gagner ou mourir dans sa tentative.

De l’autre côté de la peur se cache la liberté.
Le secret du bonheur est dans la liberté, le secret de la liberté est dans le courage.
On n’implore pas la liberté à genoux, on la conquiert sur les champs de bataille.

Je suis le maître de mon destin et le capitaine de mon âme. Et mon âme est seulement en quête de solitude et de silence. »

                      Iván FANDIÑO
                       Sol Invictus

 Solitude et Silence des dieux

Picaflor  30 novembre 2018

La Minotauromachie

La Minotauromachie (Gravure réalisée par Picasso en 1935)

La quête de la métamorphose

L'aficion de Picasso pour les toros, pour la corrida, s'exprime dans un nombre incalculable de ses œuvres. A travers cette passion, l'artiste y a vu, senti, ressenti, vécu, exprimé sa propre quête d'intériorité, de spiritualité. Quête que tout aficionado vit dans la catharsis qu'est le combat de l'Homme et de la Bête.

« Don Pio » cité dans « El Gallo » de Jacques Francés (Santiaguito) écrivait en parlant de ce toréro talentueux et facétieux :« Dans son art sont concentrés la lumière de Vélazquez, la vérité de Goya et la délicatesse exquise de Léonard de Vinci. »

Dans la Minotauromachie, œuvre gravée la plus importante du XXe siècle, Picasso révèle la puissance de création, de transmutation que révèle le médium qu'est la corrida. Cette rencontre de l'homme et de l'animal, il la relie au mythe du Minotaure.
Le Minotaure, monstre hybride, incarne les tensions latentes qui mettent en lumière notre dualité, entre homme et animal, rationnel et irrationnel, conscient et inconscient. Cette référence lui permet de mener sa quête intérieure. Dès lors son œuvre transcende un état personnel pour aller vers l'Universel où chacun peut se reconnaître.

A Evian, sur les bords du lac Léman aux eaux d'une couleur émeraude, se trouve le Palais de Lumière. Dans cet écrin, de juin à octobre, loin de la tradition taurine de l'arc méditerranéen, s'est lovée l'exposition « L'Atelier du Minotaure » : dessins, gravures de PICASSO sur ce mythe, et expressions diverses autour de son œuvre, dans lesquels légende crétoise, mythes et corridas s'entremêlent et s'étayent.

Sur le plan international, de nombreux textes et analyses ont été écrits sur l'œuvre qu'est la « Minotauromachie ».

Nonobstant, comme le dit si bien DUCHAMP : « L'œuvre appartient à celui qui la regarde. »

Dès lors, dans ces lignes, je partage avec vous, lecteurs du Torolibre, une interprétation personnelle très synthétique, non exhaustive. En effet, la richesse artistique et symbolique de cette oeuvre est importante et ne peut être commentée par quelques lignes. En outre, l'élaboration non pas d'une mais de plusieurs grilles de lectures est possible. J'espère simplement vous donner l'envie de la découvrir, d'y poser votre regard et de la faire vôtre… Tout comme chaque oeuvre d'art et tout comme chaque corrida appartiennent à celui qui la regarde.
 
Mon interprétation se focalise seulement sur les personnages centraux et leur interaction.

Le contenu de ce que représente la gravure se construit dans deux espaces qui sont dévoilés par une opposition du premier et du deuxième plan : fond obscur-personnages éclairés, fond éclairé-personnage sombre.

Sur un fond clair, Picasso est l'homme-taureau, sombre, viril, puissant. Sa tête, tête de taureau, noire, massive, sauvage révèle son Animalité. Son dos lourd, courbé vers l'avant, dans une horizontalité, symbole de matérialité, dénote une demande aux yeux ronds, implorants, que concrétisent le bras et la main hypertrophiés dirigés vers la Lumière, symbole de l'esprit, matérialisée par la flamme de la bougie tenue par une petite fille.

Sur un fond sombre, cette dernière est éclairée. Elle se tient droite, pieds joints, ancrés, sans expression affective. Dans la main droite, bras replié, elle serre un bouquet de fleurs. Dans sa main gauche au bras tendu vers le haut, elle tient une bougie dont l'aura de la flamme épouse la paume de la main droite du Minotaure, unité recherchée dans la complémentarité « gauche-droite » et entre ce qui « est en bas » et ce qui est « en haut ». La verticalité dans laquelle s'inscrit sa personne et son attitude hiératique révèlent le symbolisme qu'elle incarne : symbole de pureté, de clairvoyance, de paix intérieure, d'élévation…

Entre ces deux personnages, au centre, sous l'arc formé par les bras de la bête et de la fillette, ombre et lumière, une torera est étendue sur l'échine d'un cheval. Les deux corps semblent s'unir. La torera, visage serein de l'Ailleurs, dans l'expression de toute sa sensualité (seins ronds découverts), dans l'expression de sa fécondité (ventre rond), brandit une épée vers la tête du cheval. Que veut-elle tuer ? La croupe du cheval est sombre comme est sombre la tête du Minotaure et le poitrail est éclairé recevant la lumière de la flamme…Cette mise à mort mène-t-elle au début d'une métamorphose grâce au sang répandu, semence générant la vie ? Est-ce l'évocation de la naissance du Centaure ? Est-ce le passage de l'animal vers l'humain, de la victoire de l'esprit sur la matière ?

Ernest Pignon-Ernest, Picasso-Mihra 1992, Collection pariculier N'Guyen

Par l'indication de la fécondité, par la mise à mort, Picasso nous emmène sur la Voie de MORT-RENAISSANCE…sur la voie de nos métamorphoses successives…dans le creuset de nos transmutations intérieures… Mourir à nos Ténèbres pour renaître à la Lumière… Il nous reconnecte avec le mythe de Mithra, dieu-Soleil, dieu-Lumière, qui par le sacrifice du taureau féconde la terre. L'essence de ce mythe traverse la plupart de ses œuvres reliées à la tauromachie. Dans un dessin, Ernest Pignon-Ernest représente Picasso en Mithra sacrifiant le taureau, conférant à l'artiste ce rôle de créateur de l'Universalité du fleurissement de la Vie…

L'artiste tourmenté cherche à s'équilibrer. Dans son expression picturale, il accentue la présence de l'aspect féminin (femmes, fillette, colombes) pour symboliser le Principe Féminin dont il a besoin pour sortir de la brutalité, de la violence de son Animalité. Il sait qu'il fait partie d'un cosmos qui doit son existence, sa vitalité grâce à l'équilibre des Principes Féminin et Masculin, dans la Tradition Orientale du Yin et du Yang… C'est cette Union Sacrée, épousailles alchimiques, qui lui permet de s'élever en gravissant l'échelle dans la nudité de l'Ame, Homme Accompli acceptant ses Hier, Aujourd'hui et Demain (côté droit de la gravure, homme montant à l'échelle).

Picasso est ce Minotaure, l'homme-taureau, dans une quête perpétuelle pour sortir de l'obscurcissement généré par son animalité. Il ne renie pas sa virilité, sa violence, sa brutalité, mais elle ne le satisfait pas, elle le frustre, l'endolorit, et il l'exprime par sa main tendue vers la Lumière.
Il souhaite une Renaissance, il souhaite laisser derrière lui son Animalité et trouver la Paix Intérieure.
Chercheur, grand aficionado, Picasso a trouvé dans la corrida, mise en scène de la Vie et de la Mort, le catalyseur de ses angoisses, de ses tourments, de ses émotions…
Il nous attire dans une autre dimension. La dimension Sacrée dans laquelle l'Ame baignée de Lumière hume les Senteurs des Fleurs des Cieux… et le Chant Sacré du Mystère s'élève….

Joseph Beuys, artiste charismatique contemporain, disait qu'il y a un artiste en chacun de nous…

Alors, regardant un Etre dans une tenue féminisée, aux broderies épiscopales, scintillante de lumière, combattant une Bête puissante, ténébreuse, sauvage, mâle, ne sommes-nous pas, nous aussi, être terrestre et éphémère, comme l'artiste, en quête de vérité du tréfonds de notre âme ?

Voir, revoir et découvrir des œuvres de Pablo Ruiz Picasso est toujours une source de grand plaisir et de révélations intimes.  Ce génie de l'Art sans frontières, puissant dans sa créativité offre sans cesse un espace renouvelé de découvertes et d'émotions …. Tout comme la corrida…Tout comme cette rencontre légendaire et mystérieuse de l'Homme et de l'Animal…


Picaflor - novembre 2018)

Paroles de capote !

Galleo del bú de Morente de la Puebla - Aplausos - 25/06/2018
C'est l'automne. Pour nous en Europe la temporada s'est achevée avec ses adieux prévus et ceux inattendus. Pour certains d'entre nous le temps est au repos pour quelques jours avec les trastos, alors que pour d'autres, l'Amérique du Sud les a déjà accueillis. Pour ma part, je commence à être un « vieux de la vieille », ça fait 2 saisons que j'accompagne mon maestro et qu'est-ce que j'ai vécu comme joies avec lui.
Au départ nous sommes deux, de couleurs différentes. Les mains expertes d'un sastre nous ont réuni pour ne former qu'un seul et même objet au service d'un maestro. Lorsque, nous attendons encore rouleaux de tissus, qu'un maître-tailleur nous découpe et nous assemble, nous ne savons pas quel type de torero nous allons servir. Bien sûr, certaines matières plus nobles comme la soie, savent dès le départ qu'elles seront dédiées à certains types de toreros. Pour ma part, j'assume mon 100 % coton.
Lors de la touche finale de ma fabrication, qu'il a été long le temps de l'écriture du nom de mon propriétaire ! Plus de 15 lettres, vous imaginez !
Ce n'est même pas la peine que je vous dise qui il est, car vous le connaissez ! Mon torero, c'est un grand, c'est un génie, c'est un artiste. Avec lui, lorsque vous vous asseyez sur un gradin vous ne savez pas ce que vous allez voir. Avec lui aucune certitude… Tout dépendra un jour du taux d'hygrométrie dans l'air, du vent qui soufflera, le lendemain de la température ambiante, du nuage qui lui fera de l'œil lors du paseillo ou alors de la condition des toros. Enfin, avec lui c'est l'imprévisible qui vous attend. Cependant parfois, malgré un toro qui ne lui correspond pas, il vous délivrera une Véronique, une Chicuelina ou ne serait-ce qu'une Media qui pourra vous mettre en pâmoison et vous faire oublier une après-midi de désillusion.
Dès que le toro sort et suivant la façon dont il m'empoigne, je sais que ça va être un grand moment de communion entre lui et moi, entre lui et son toro et entre lui et son public ou alors une tarde de bronca.
Lorsque ce génie est a gusto ses passes sont sensuelles, avec cette douceur et ce temple à nul autre pareil. Je sens le mufle du toro à quelques centimètres de moi sans que ce dernier ne me touche. C'est divin de sentir le danger juste là et savoir que le temple du maestro fera le reste pour qu'aucune corne ne m'effleure. Lorsqu'il me sert une Véronique et que toute ma superficie s'étale dans le ruedo, je suis aux anges. Quelle maîtrise de sa technique. Il capte la force brute de l'animal dans le centre de ma toile. Je virevolte lors du remate grâce à une serpentina ou à une revolera. Il faut dire qu'au capote, mon maître est loin d'être manchot. Il a un bagage technique impressionnant, il s'inspire des toreros antiques.
Mais moi, ma préférée, je l'avoue c'est sa Chicuelina. Madre mía, je me damnerais pour qu'il m'en serve à chaque sortie. Ah cette passe… Lorsque je sens que je vais me retrouver en moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire entre son habit de lumière et le fauve avec sa main à mi-hauteur, je me dis que toutes les cornes qui m'ont effleuré, touché ou déchiré en valaient bien la peine pour ces quelques instants ou le temps suspend son cours et où la foule est en liesse. Quel plaisir d'être le dernier rempart futile de mon torero sous les Olé de l'assistance, car je sais que rien de désagréable ne pourra m'arriver tellement son temple peut arriver à dompter la furie de son adversaire.
Et puis, avec ce Génie, nous ne sommes jamais à l'abri d'un coup du même nom. Cette année c'était à León, où nos deux parties ont été mises à l'honneur, le jaune et le rose ou le rose et le jaune, au choix. Qui se rappelait le nom de cette passe de capote, tout droit sortie d'un livre d'histoire de la tauromachie du début du XXème siècle ? Il nous a donné, face à cet exemplaire de García Jímenez un cours d'histoire en direct, le Galleó del bú, lors d'une corrida formelle. Les plus grands commentateurs espagnols ne se rappelaient même pas l'avoir vu réalisée en direct. Ils savaient bien que mon torero l'avait réalisé lors d'un tentadero un ou deux ans auparavant, mais pas plus...
Comment ne pas être fier d'être un des capotes de brega de ce torero de génie qu'est Morante de la Puebla ? Alors oui, vous pouvez bien le railler, mais moi je suis fier de virevolter face à ses toros et ressortir grâce à lui des passes des livres d'histoire. Morante de la Puebla est unique et vos sifflets sont le prix de sa liberté ! Parole de Capote !
 
La Zapopina – Octobre 2018

Plus...

PLUS …

Plus je regarde la Corrida, plus je suis subjugué par cette rencontre improbable, mystérieuse…

Une Solitude parmi une Multitude…

Un point de suspension dans une intériorité intense, sans horizon…

Parce qu’il y a la possibilité de la Mort, les sens aiguisés ne voient, n’entendent, ne ressentent que l’intensité de l’échange…

Intériorité due à une concentration abyssale qui se convertit en une intériorité spirituelle où le Moi ne peut plus tricher et doit aller jouer avec les cordes les plus profondes pour trouver l’accord avec la bête.

La bête en moi, la bête en noir, la bête au-dehors… la bête doit être conscientisée, affrontée, domptée pour s’unir avec l’Ame, pour que ce mystère de la création devienne un jaillissement de Lumière…

Se distraire de l’essentiel équivaut à ouvrir la porte à la Camarde…

Et la danse mystérieuse de ce duo éphémère qu’est le Toro et le Torero se sacralise dans la brume minérale d’une arène terrestre.

Alors, me viennent en mémoire les mots de Marie-Madeleine DAVY, dans « L’homme intérieur et ses métamorphoses » : « Grâce à la lumière projetée sur le trésor, les métamorphoses s’opèrent, elles conduisent à l’unité qui est comparable à une déification. L’homme devient vivant et par là même créateur : il est passé de la mort à la Vie… »

Picaflor  -  Octobre 2018

 

A la recherche du temps perdu…

C’était en mai 2018 … Un voyage à Jerez de la Frontera

9 mois, quasi complets, à attendre son retour dans le ruedo, à attendre la renaissance tel le phénix, du Genio de La Puebla (Jose Antonio Morante Camacho dit Morante de la Puebla)
Il n'avait pas fait les choses à moitié, il avait décidé de nous faire voyager, de nous faire traverser toute cette "Piel de toro". 
On l'avait dit, on y était. Où qu'il réapparaisse nous y serions. 
Il nous a donné rendez-vous un samedi après-midi de mai, lors de la feria del caballo à Jerez de la Frontera. Nous étions au comble de l'espérance. Les petits plats avaient été mis dans les grands. Pour redonner un coup de jeune à la plaza de Jerez, il n'avait pas hésité à se mettre au pinceau, payer la peinture ainsi que de sa personne pour que tout soit parfait. 
Ce samedi 12 mai sonnait son retour. 
Nous étions à l'heure au rendez-vous. Hélas un invité "surprise" était du voyage, sûrement ramené dans les bagages des biterrois présents dans les gradins... Nous étions au moins 5 !
Un vent à décorner tous les bœufs de la terre, alors que nous, nous préférons que ce soit les oreilles qui tombent. 
Ce vent ne nous mettait pas en confiance.. . 

Au moment du paseo, le phénix renaissant apparu, dans un habit de lumière qu'il étraînait et qui vaudrait à lui seul un commentaire. Inspiré des toreros du XIXème ainsi que d'un capote de paseo du maestro, Manolo Vázquez. C'est un travail d'orfèvre.. 
Il était magnifique dans cet habit noir bordé d'or avec de belles broderies florales. 
Sûrement un des plus beaux habits qu'il n'ait jamais porté. 
Au cartel, alors que Morante faisait son retour, le chef de lidia faisait lui, sur ses terres, ses adieux. Juan Jose Padilla (JJP), ou le Ciclón de Jerez à ses débuts, transformé en "El Pirata" à la suite de de terribles coups de cornes reçus tout au long de sa carrière. 
Ils étaient accompagnés par Jose Maria Manzanares (JMM). 
Après une remise de plaque et un salut au centre de l'arène de JJP, la corrida pouvait débuter. 
Mais nous pauvres hères, avions-nous envie de voir les adieux du Ciclón
Nous étions beaucoup à attendre sa réapparition, qu'il n'a pourtant pas jugé bon de faire cette année lors du traditionnel "Domingo de Resurección" dans sa Séville. 
À la sortie du 1er toro du natif de La Puebla Nous étions pleins d'espoirs, vite refroidis. Quelques détails épars tant au capote qu'à la muleta nous laissèrent sur notre fin. Ce coup-ci, ce ne pouvait être ni la faute de l'empresa, ni des vétérinaires car tout avait été étudié par et pour le maestro. Peut-être le cou du toro choisi pour la réapparition était-il trop court...??? Je ne sais pas, je ne sais plus. 
En moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire, le Genio de La Puebla avait envoyé ad patres son 1er adversaire. 
La pilule était dure à passer. La déception était immense. 
C'est sûr, il se rattraperait sur son second, surtout qu'il n'y a pas de "quinto malo", comme dit le proverbe. 
Quelques belles passes au capote puis plus rien, un toro sans fond, sans classe, bref, sans rien de ce qu'il faut pour faire un toro bravo. Ce n'est pas le coup qu'il se donna contre le burladero qui allait l'aider à devenir ce qu'il n'était pas. 
Le natif de La Puebla s'employa à essayer de lui extraire sa substantifique moelle et d'obtenir ce je ne sais quoi qui lui permettrait de retrouver son toreo et satisfaire ses admirateurs, en vain. 
Il fallait bien se rendre à l'évidence, si ce 12 juin restait dans les annales, ce serait plus pour le triomphe de JJP pour sa despedida sur ses terres (1o/2o) que pour le retour du Genio qui ne semblait pas remis des maux qui l'avaient éloignés des ruedos 9 mois auparavant. Ce qu'il avait le mieux réussi pour son retour, était malheureusement la réhabilitation de la plaza et son habit de lumière. 
L'Andalousie et l'affectueuse Jerez de la Frontera n'ayant pas réussi à l'excentrique de La Puebla, il nous faudrait avaler plus de 600km pour le voir dès le lendemain fouler le sable des arènes de Valladolid. 
Que la nature est belle dans le grenier de l'Espagne et que la route est longue. 
Pas plus tôt arrivées à l'hôtel, direction les arènes. Si seulement nous avions pu monter dans le coche du maestro et dormir durant le trajet. 
L'organisation ou plutôt la désorganisation de la plaza locale a eu pour effet de nous faire rater le paseo. Vu le triste spectacle de la veille, je craignais que ce soit le meilleur moment dans le ruedo pour le protégé de Manolo Lozano. 
Si la veille les spectateurs étaient partagés entre Morantistas et Padillistas, ce n'était pas pareil à Valladolid. Place chérie de l'artiste, elle avait fait le plein "hasta la bandera" bien que ce ne soit pas un "no hay billetes". 
Le vent du nord, froid et fort soufflait. 
Pour son 1er toro, nous étions dans le même rythme que la veille, peu de jeu, beaucoup de vent. Quelques rares détails à l'arrivée. 
Il ne restait qu'un toro au sévillan pour que sa fin de semaine de réapparition ne tourne au fiasco. 
Le Nuñez del cuvillo devait avoir quelques lettres en français et s'est souvenu d'un vers de V. Hugo "S'il n'en reste qu'un, je serai celui-là" car grâce à lui, le Genio de La Puebla n'a pas usurpé son surnom. 
Quelques belles Véroniques mais pas assez à mon goût, oui je sais, jamais contente. 
Capote en main et à l'abri des planches, le fumeur de cigares lui a servi un bien beau début de faena. L'assistance vivait en direct la renaissance du Phénix sévillan ou la Résurrection de son Dieu. Il avait trouvé comment se jouer du vent avec ses derechazos pleins de profondeur et de lenteur.  Chaque passe était célébrée par des Olé. On ne souhaitait pas sortir de ce rêve éveillé. Une belle estocade, hélas loin d'être foudroyante vint terminer le travail. Sans ce temps trop long, à mon goût, entre le coup d'épée et la mort, le sévillan aurait sûrement coupé les 2 appendices fortement quémandés par ses aficionados. Si tel avait été le cas, il aurait partagé la sortie à hombros avec JMM qui coupa 1 oreille à chacun de ses adversaires. Talavante a hérité au sorteo du pire lot avec lequel il lui a été impossible de composer, surtout l'invalide 6ème. 
Il restait encore une date pour clôturer la semaine de réapparition du Genio. Brihuega le samedi 19 mai... 
Brihuega, improbable village de la province de Guadalajara enserré dans de belles murailles, affichait pour sa corrida annuelle un bien beau et prometteur cartel. Le même que la semaine précédente à Valladolid, Morante de la Puebla, José María Manzanares et Alejandro Talavante face à des pensionnaires de Juan Pedro. Après les faenas servies dans les arènes de Las Ventas 3 jours plus tôt, on espérait beaucoup des deux plus jeunes toreros. Hélas, les toros au fer pourtant prestigieux, n'étaient pas au même niveau que les maestros qui les affrontaient.
Vêtu du même habit qu'il étrennait à Jerez, l'enfant de la Puebla apparu sur le sable de La Muralla, placita construite en partie dans la muraille. JMM, lui avait revêtu le même costume que lors de sa course madrilène. Alejandro Talavante, lui avait choisi un habit de lumière vieux rose.
La musique locale sonna le début de la corrida et l'entrée du 1er toro, et là, l'improbable se produisit ! Ce ne furent pas un mais deux adversaires qui se présentèrent au Genio de la Puebla. Le 6ème toro, dévolu à Alejandro Talavante ayant détruit la porte du chiquero qui l'abritait. Au bout d'une bonne vingtaine de minutes d'efforts des cabestros, des areneros ainsi que de Morante et de José María Manzanares tout rentra dans l'ordre. Quelle odyssée que de réussir à en faire rentrer un !
L'après-midi fut agréable grâce aux bonnes dispositions des maestros. Celui de la Puebla reçut son 1er adversaire avec de belles et profondes Véroniques, qui suspendirent le temps. A la muleta, les derechazos ont pris le dessus sur les naturelles et une mauvaise épée le priva d'un trophée. On voyait cependant Morante heureux dans le ruedo. Il ne nous restait qu'à espérer que son second adversaire lui permette de s'exprimer et que surtout, la mort soit réussie.
Ce tant espéré second toro de Morante arriva. Le Maestro de la Puebla, bien que faible, le torea a gusto et le fit aller a más. La faena pleine de qualités, surtout sur la droite nous régala. L'héritier des Curro et Rafael de Paula était heureux dans le ruedo, il pouvait laisser s'exprimer son art. Une estocade quasi entière permit au public de demander et d'obtenir l'oreille. Il en était fini de la semaine "folle" de Morante qui avait enchaîné 3 corridas en 8 jours. La temporada du Genio est encore longue et il est peut-être un peu tôt pour se prononcer mais comme pour un toro lors de la lidia, on pourrait dire que Morante de la Puebla est en train d'aller a más.
L'après-midi est vraiment à oublier pour José María Manzanares qui bien qu'ayant servi de bien belles faenas perdit tous les trophées aux aciers, ce qui est difficile à croire lorsque l'on sait l'estoqueador qu'il est.
Alejandro, sur sa lancée madrilène a servi la meilleure faena du jour, profonde, pleine de temple et de rotundidad. Une meilleure épée lui aurait ouvert la grande porte de la Muralla. Ne doutons pas que ce maestro fera encore parler de lui durant cette temporada.

La Zapopina - Mai 2018

UNE MAIN EN OR

Je ne me souviens ni du jour ni de l’heure. Cela a-t-il de l’importance ? Pour moi, non, car l’essence de ce moment merveilleux est restée gravée au plus profond de mon être. Avoir été là, l’assise sur la froideur de la pierre et pourtant emporté dans un autre espace-temps où ne vibrent que les cordes du sensible en une musique d’un autre monde.

Une main ferme empoigne le bois d’un drap rouge et se met en quête d’un dialogue d’un autre temps. Dialogue entre un homme et un fauve…

L’approche est tâtonnante. Les tentatives de compréhension des deux protagonistes s’échelonnent parfois hésitantes empreintes d’inquiétudes, de doutes, parfois quelque peu saccadées empreintes de peurs, tentatives d’écrire une histoire comme celles de la plume griffant le papier. Peu à peu, les plis du drap se tranquillisent, s’inscrivent dans une trajectoire régulière, ample et … une rencontre éclot.

L’homme et la bête s’accordent. Une communion originelle s’exprime dans des volutes d’une grâce, d’une douceur, d’une profondeur à faire frémir les anges. El Temple ! El Duende ! Dieu, Dieux, que c’est beau !

Le drap s’alanguit sur la terre. La bête, tête baissée, aimantée, suit, hypnotisée par les minuscules ondulations du tissu crissant sur le sable. La distance est maintenue, maîtrisée. La tension est à son plus haut point. Néanmoins, les passes s’enchaînent continues, fluides composant une harmonie surprenante. Plongés dans l’intensité de leur échange, l’homme et la bête n’entendent plus ni cris, ni musique; ils sont comme deux amoureux, seuls au monde, gravant le cercle de la vie et de la mort sur la terre qu’ils foulent. L’homme, dans l’engagement total de son corps et de son esprit, et par la maîtrise soutenue du mouvement, fait de la bête son alliée, sa partenaire, et ainsi tous deux inventent l’œuvre mouvante la plus incroyable qui soit, éveillant chez celui qui assiste à cette création une explosion d’émotions…

Lui, axis mundi, chaussons noirs plantés dans le sol, torse arqué vers le Ciel, bras tendu, main  vers la Terre, dirige avec une douceur infinie l’échange extraordinaire emplissant l’instant de magie. Elle, materia prima, masse sauvage, énorme, majestueuse de force, accepte avec noblesse et humilité cet accord. Et tous deux, dans un même rythme, dans une parfaite entente, créent la sphère sacrée de l’existence terrestre, élaborant ensemble un code, une langue qui émane d’un au-delà de l’histoire de l’humanité.

Me vient alors à l’esprit le vers si célèbre de Lamartine : « Ô temps, suspends ton vol ». Oui, assistant à ce moment magique, j’aurais voulu, mais en vain, être éphémère que je suis, arrêter ce temps pour continuer à ressentir vibrer en moi ce sentiment si fort d’être…

LIBRE d’ETRE

Les Grandes Traditions qui ont sculpté nos mondes disent que la Main est reliée au Cœur. Je le crois.

Gracias TORO,  Gracias TORERO
(Gracias José Mari Manzanares)

Picaflor  - Avril 2018

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Commentaires

14.02 | 19:02

Bonsoir, Un petit mot pour vous remerciez, Vous, le club taurin, le proprièraire des lieux, pour votre accueil, votre gentillesse votre passion, abrazo.

...
28.03 | 23:44

Très intéressant à lire. Beau portrait.

...
27.03 | 00:03

Merci pour l’histoire, celle qui me renforce dans mon aficion

...
28.08 | 17:56

bonjour
ou trouve ton les autres noms de toreros il y a les A et les B mais ou trouver les autres merci

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